Le japonais dans tous les sens

Des hiraganas pour les mots d’origine étrangère ? Késako ?

Voici donc le premier article que j’écris sur Kotoba à propos de japonais ancien. L’intérêt n’est pas juste de contempler des écrits d’une autre époque mais de faire le lien avec le japonais actuel. Et pour cette fois-ci, j’ai déniché un document datant de 1899 dont l’auteur a opté pour les hiraganas afin de transcrire les noms propres d’origine étrangère ainsi que les noms vernaculaires des espèces. Pourquoi donc un tel choix et comment expliquer qu’on ait switché vers les katakanas par la suite ?

Petite mise en contexte sur le japonais écrit de la fin du XIXe siècle

Avant d’en venir au document en question, il me semble important de rappeler le contexte qui l’a précédé. Lorsqu’on se trouvait à la fin du XIXe siècle, il était possible d’écrire le japonais selon plusieurs styles graphiques différents. Pour faire simple, il y en avait trois :

  • le style kanjis + hiraganas (漢字平仮名交じり文 kanji hiragana majiri-bun) où on trouve principalement des kanjis (noms communs, noms propres japonais, radicaux des verbes/adjectifs…) accompagnés d’hiraganas qui ont un rôle grammatical (terminaisons des verbes/adjectifs verbaux et particules entre autres). Les katakanas eux sont en proportion bien moindre et on les emploie pour les onomatopées ou encore les mots d’origine étrangère. Pour faire simple, c’est très proche du système d’écriture actuel sauf que les katakanas étaient dans une proportion encore plus réduite.
    Ce style kanjis + hiraganas était surtout employé dans la littérature populaire, les journaux et les magazines généralistes. On peut donc dire que c’est le plus “populaire”, ce qui explique en partie pourquoi c’est celui qui a fini par s’imposer.

 

  • le style kanjis + katakanas (漢字片仮名交じり文 kanji katakana majiribun) où cette fois-ci, ce sont les katakanas qui ont un rôle grammatical. Il faut savoir qu’au départ (alentours du IXe siècle), les katakanas n’avaient qu’un rôle grammatical puisqu’ils permettaient de faciliter la lecture des textes religieux et savants écrits uniquement en kanjis (style kanbun 漢文).
    C’est pourquoi à la fin du XIXe siècle, ce style kanjis+katakanas est particulièrement prégnant dans les sphères intellectuelles : magazines scientifiques spécialisées, textes de loi, écrits religieux… La présence d’hiraganas était très rare sauf exceptions (ce que nous allons voir par la suite).

 

  • Le style tout en kanjis ou presque dit kanbun (漢文). Celui-ci est vraiment sur le déclin à l’époque mais on le retrouve quand même dans certains ouvrages historiographiques. Par exemple, le Dai-Nihon yashi (大日本野史) paru en 1851 est écrit en kanbun. On peut dire que c’est le style de l’élite pour simplifier (oui, je simplifie beaucoup ici :p).

Le magazine dôbutsugaku zasshi

Durant l’année 1888 paraît un magazine de zoologie appelé  動物学雑誌 (dôbutsugaku zasshi) qui signifie… “magazine de zoologie”. Comme il est composé d’articles scientifiques, on retrouve en particulier le style kanjis + katakanas. Je précise “en particulier” parce il y aussi des articles en style kanjis + hiraganas et d’ailleurs, c’est assez troublant de lire deux articles à la suite dans un style différent. Voici un exemple trouvé ici (première parution de 1888) :

Fin d’un article en style kanjis+katakanas à droite et commencement d’un autre en kanjis+hiraganas à gauche.

Amusant non ? Visiblement, ces variations ne dérangeaient pas le lectorat de l’époque. Car au final, si on prend pour seul critère celui de la clarté, l’un ou l’autre style convient. Je ne saurais pas dire si chaque auteur avait ses préférences ou si c’était le domaine d’expertise qui influençait. Quoi qu’il en soit, comme il n’y a pas d’espace entre les caractères en japonais, employer trois systèmes graphiques différents (et même quatre avec l’alphabet latin) pouvait s’avérer bien pratique. C’est pourquoi dans le second texte à gauche on trouve le nom bombyx mori transcrit en katakanas「ボンビキス bonbikisu、モリー morî」. Au passage, on écrit plutôt bombyx ボンビックス (bonbikkusu) aujourd’hui.

Si j’ai cherché un magazine sur les plantes et animaux dans la bibliothèque nationale de la Diète du Japon (accessible en ligne), c’était au départ pour confirmer une information. À la question “pourquoi écrit t-on les noms vernaculaires des espèces en katakana ?”, j’avais en effet pu lire sur cet article Wikipédia japonais la mention suivante :

avant la seconde guerre mondiale, les savants recouraient au style kanjis + katakanas et afin d’identifier plus facilement le nom des espèces japonaises dans le texte, ils employaient des hiraganas. Par la suite, comme on a imposé le style kanjis + hiraganas à tous les domaines, le nom des espèces est  alors passé en katakana.”

Les articles du magazine dôbutsugaku zasshi de l’année 1899

Il va falloir tout d’abord nuancer cet extrait tiré de Wikipédia puisque pour ce qui est de ce magazine en particulier, on ne trouve plus aucun textes en kanjis + katakanas dés l’année 1900. C’est pourquoi à partir de cette date, il n’est pas rare de trouver des articles (en kanjis + hiraganas) où le nom des espèces est en katakana. Par exemple, celui-ci (1900) :

ヒドロゾア = hydrozoaires, ウミグモ = araignée marine et ダニ = acariens

Disons que la réforme d’après guerre (1946) a enfoncé le clou en imposant à tous les domaines un style d’écriture qui était déjà majoritaire. Venons-en donc à un article de 1899 pour voir si oui ou non, le style en kanjis + katakanas conduisait à employer les hiraganas pour les noms d’espèces japonaises :

Oui, on a réussi à confirmer l’information ! J’avais en plus parlé du かみきりむし sur Kotoba ! Vous vous souvenez, le fameux insecte grignoteur de cheveux kamikirimushi. 😀
Mais c’est quoi du coup le ろいにす (roinisu) ? Un insecte couronné à Nice ? (oui c’était nul… oO). Eh bien non, comme le suffixe 氏 l’indique, c’est le nom d’une personne masculine. Et pas n’importe qui puisqu’il s’agit du biologiste Allemand Johanne Leunis. Ce n’est pas franchement une découverte étonnante mais j’ai trouvé que les hiraganas donnaient un côté super classe. Genre pour moi, ça aurait été わるてる à la place de ワルテル. Avouez que ça rend mieux non ? (´Д⊂

Je finis avec un dernier article histoire de vous montrer qu’il existait aussi d’autres méthodes subsidiaires pour contourner ce problème de lisibilité. Admirez (toujours 1899) :

Ces soulignements sont ceux de l’auteur et ils permettent ainsi d’identifier les noms propres d’origine étrangère : マルセイユ (Marseille), ケンブリッチ (Cambridge), ドーン氏 (Monsieur Dorn)… On peut dire que ça correspondait vraiment à une phase de tâtonnement, chacun y allant avec sa propre mise en forme. Cela dit, il est toujours possible encore aujourd’hui de varier les styles, ne soyez pas étonné d’être éclaboussé par les katakanas en lisant un manga en japonais. ^^

Conclusion

Vous savez donc maintenant que dans un univers parallèle, votre patronyme aurait pu se retrouver en hiragana. Il aurait fallu pour ça que le style kanji + katakanas s’impose parmi le peuple et c’était dans la poche. Plus sérieusement, j’espère que cette remise en perspective vous sera utile dans votre compréhension de la langue japonaise et qu’elle ne vous a pas embrouillé plus qu’autre chose. Si vous avez des questions, laissez-moi un commentaire et j’y répondrai avec plaisir ! 🙂

Ah et si ce thème vous a plu, sachez que j’en aborde d’autres du même type dans mon livre “Le Japonais écrit, une histoire de systèmes“. Merci de m’avoir lu ! 🙂

Guilhem

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