Kakumei (革命) : la révolution et le renouvellement du mandat du ciel

Cela n’a probablement échappé à personne mais ces dernières semaines, on entend beaucoup parler du mouvement des gilets jaunes. On a même eu droit à des titres dans la presse internationale comme “révolution française du XXIème siècle“. Bon vu que moi je vis au Japon, je ne sais pas vraiment quoi en penser. Par contre vu qu’on m’a en plus suggéré le mot 革命 (kakumei), j’étais bien obligé de vous parler de la révolution. On y va !

Étymologie du mot kakumei et évolution

革命 est composé de deux kanjis qui ne font pas directement penser à la révolution. En effet, on apprend en général le kanji 革 avec le sens “cuir” et 命 “ordre/vie”. Enfin, je répète simplement ce qu’on m’a suggéré car moi pour ma part, j’avais aussi appris le sens “réforme” avec 革. On le voit par exemple avec les mots 革新 (kakushin “rénovation/innovation”) et 変革 (henkaku “changement/réforme”). Toutefois, quand le mot kakumei a été créé, il n’avait pas du tout le sens de “révolution”. Le kanji 命 ne fait pas en effet référence à n’importe quel titre d’ordre puisque c’est celui du ciel, 天命 (tenmei).

De manière plus précise encore, 天命 correspond dans ce contexte au “mandat du ciel” donné pour dynastie en Chine. Ainsi, kakumei désignait simplement une alternance de dynastie (王朝交代 ôchô kôtai). Rien à voir donc avec une quelconque révolte, on a par contre l’idée d’un changement politique. Si kakumei a pris le sens de révolution, c’est simplement parce qu’on l’a choisi à un moment donné (vers le 19ème siècle) pour traduire le mot “révolution” en chinois et japonais. On aurait pu inventer un nouveau terme mais il était apparemment courant à l’époque d’importer des concepts de l’étranger en recyclant des mots déjà existant mais peu usités. On avait vu par exemple 常識 (jôshiki) pour le “sens commun”.

Restauration de Meiji qu’on appelle aussi “révolution de Meiji”.

C’est pourquoi kakumei possède de nos jours presque les même sens que “‘révolution” malgré le fait qu’il soit japonais à la base. Outre la révolte du peuple (フランス革命 furansu kakumei = révolution française), on l’emploie aussi pour d’autres changements brusque comme la révolution industrielle (産業革命 sangyô kakumei). Je précise par contre qu’il n’est pas question de mouvement d’objet circulaire (révolution périodique).

Sources : Ja.Wikipedia (étymologie et explications), teikokushoin (à propos des traductions sous Meiji)

3 réponses

  1. Dans le vocabulaire japonais hérité des Classiques chinois, « révolution » (kakumei) signifie « changement de mandat céleste » (ch. geming), c’est-à-dire de dynastie impériale (Vandermeersch, 1983). Étymologiquement, puisque ge/kaku désigne le cuir tanné, c’est-à-dire l’objet fini comme neuf, tandis que mei fait référence à tenmei et à l’ordre du ciel, kakumei est effectivement équivalent à « faire peau neuve ».
    Dans la tradition sinisée, le « changement de mandat céleste » est un renversement dynastique, au besoin par la force, mais pas une insurrection sociale qui, à la limite, peut se passer de la mise à mort des monarques. Dans le “Glossaire philosophique” (Tetsugaku jii) anglais-japonais, réalisé en 1884 par Inoue Tetsujirô (1855-1944), l’un des grands introducteurs du nouveau vocabulaire sous Meiji, deux équivalents chinois sont donnés au mot anglais de revolution : geming, quand on se place du point de vue du nouveau régime, et dianfu quand on se place du point de vue du régime renversé.
    Accusé, à tort, de vouloir tuer l’empereur, Kôtoku Shûsui (1871-1911) explique qu’il ne s’agit pas pour lui de faire kakumei, mais de faire la « révolution » pour laquelle il avance le néologisme de reboryûshon (écrit en kata kana, le syllabaire utilisé pour transcrire les mots étrangers), à partir du terme anglais de revolution (Pelletier, 2015).
    De fait, la révolution comme l’entendent les Européens modernes n’existe pas dans la tradition chinoise et, a fortiori, japonaise. Dans genming ou kakumei, il n’y a pas d’objectif institutionnel au-delà de la substitution d’une faction à une autre dans l’exercice du pouvoir. C’est probablement cette nouvelle menace d’une révolution sociale, beaucoup plus sérieuse, qu’a voulu éviter l’État de Meiji en condamnant à mort Kôtoku et ses compagnons, et en les exécutant (1911).
    Quand Kôtoku définit le mouvement de Meiji comme une « révolution d’avancée nouvelle » (ishin no kakumei), c’est-à-dire une sorte d’intermédiaire entre une véritable révolution sociale et un simple changement de régime, on sent le militant du Jiyû minken undô (Mouvement pour le droit et la liberté du peuple) qui considère cette histoire comme inachevée. Ishin est une notion difficile à traduire qui signifie précisément « avancée nouvelle ». C’est Fujita Tôko (1806-1855), théoricien politique et penseur confucianiste, qui l’exhume, en 1830, d’un vocabulaire archaïque qui désigne le fait de « renouveler » (kore-arata nari) l’« ordre » (mei), c’est-à-dire « l’ordre du ciel » (tenmei). Il s’y réfère à propos de la politique de « réforme » (kaikaku) que sa seigneurie de Mito essaie de mettre en place. En bon confucéen féru des Classiques chinois, il fait allusion à ce qui se passait en Chine autrefois. Mais il se garde bien de prendre le terme de kakumei.
    Les penseurs et les activistes réformistes hostiles à la politique du shôgunat, qui se regroupent peu à peu sous le mot d’ordre de sonnô jôi (« révérer l’empereur, chasser les barbares »), impulsé par l’École de Mito, s’emparent du terme d’ishin pour désigner leur mouvement, surtout après le renversement du shôgunat en 1868. Ishin valorise la dimension volontariste, collective et libératrice du processus de modernisation dans ses aspirations. Il renvoie finalement à la notion de « progrès », plutôt étrangère à la tradition sino-japonaise qui fonctionne sur des schémas cycliques.
    La traduction anglaise d’ishin est celle de “restauration”, mais ce contresens, conforme au français “restauration”, s’explique par la confusion volontairement promue par ses partisans, tant japonais qu’occidentaux, d’y faire correspondre le principe d’un « retour » de l’empereur au pouvoir (comme la Restauration en France après la République). Mais, avant que cette assimilation ne soit politiquement et historiographiquement validée, le terme d’ishin, comme tout mot d’ordre brandi au cours d’un processus de changement social, prend différentes significations selon les partisans qui l’utilisent, un peu comme le mot actuel de “changement”. Léon Metchnikoff (1838-1888) est l’un des premiers non-japonais à considérer que Meiji ishin est bien une révolution globale, et non une simple restauration.
    Ph. P.

    1. Bonjour,

      Je me suis dit en voyant votre nom “tiens, ça me dit quelque chose ça…”. Et effectivement, j’avais pris connaissance en 2016 de votre ouvrage “La Fascination du Japon: idées reçues sur le Japon” via une série de podcasts réalisés par un de mes professeurs d’université (Inalco), Jean-Michel Butel. Bref, j’avoue être étonné de vous voir commenter ici !

      Autrement, merci pour toutes ces précisions, je n’avais pas été aussi loin dans mes recherches pour cet article. J’avais simplement remarqué que le terme kakumei n’avait pas du tout la même acceptation que celle qu’on lui donne aujourd’hui et j’avais lu qu’on avait fini par s’en servir pour traduire “révolution”. Mais on aurait très bien pu opter par exemple pour レボリューション (reboryûshon) proposé par Kôtoku Shûsui et laisser kakumei avec son sens initial. De ce que j’ai compris avec votre commentaire, le passage de la signification “changement de mandat céleste” (qu’on écrirait plutôt aujourd’hui 易姓革命 ekisei kakumei si je ne m’abuse) vers celle de “révolution” s’est donc fait par étapes ?

      J’ai aussi lu que le principe de contre-révolution (反革命 hankakumei normalement) était parfois traduit simplement par kakumei (avec son sens d’origine) en Orient car dans les deux cas, on a un changement de dynastie (si on considère la contre-révolution comme une restauration de l’ancien régime). Vous en avez déjà eu vent ? J’imagine que cela peut poser des problèmes d’interprétations…

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