Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps (2018 au moins) ont peut-être déjà croisé mon article sur le mot 湯船 (yubune). J’avais eu beaucoup de plaisir à l’écrire à l’époque étant donné que son étymologie était assez surprenante : un bateau contenant des bains qui prend par la suite le sens de “baignoire” par la force des choses. Génial !
Seulement voilà, c’était en réalité un peu plus compliqué que cela. Je m’en suis aperçu il y a quelques années maintenant et je comptais sur la sortie d’un livre pour faire la “révélation“. Finalement, celle-ci prendra la forme d’une vidéo que voici :
Pour cet article complémentaire, je vais d’abord revenir sur le vocabulaire de la salle de bain (ça fera toujours quelques révisions). Je vous donnerai ensuite quelques clés méthodologiques pour éviter les erreurs par rapport à l’étymologie des mots d’une façon générale.
Le vocabulaire de la salle de bain en japonais
Quand on apprend le japonais, on oppose souvent シャワー (shawaa “la douche”) et お風呂 (o-furo “le bain”). Résultat : si vous voulez parler de la baignoire en japonais, vous aurez le réflexe d’utiliser ce お風呂. Et dans bien des contextes, ça fonctionne très bien : お風呂に入る (o-furo ni hairu “entrer dans la baignoire”) signifie bien “prendre son bain”.
Le problème, c’est que o-furo (ou furo sans le préfixe honorifique) a un sens beaucoup plus large que “baignoire”. Il peut désigner :
- La salle de bain dans son ensemble. Si vous dites お風呂が狭い (o-furo ga semai), on comprendra plutôt “la salle de bain est petite/exiguë” que “la baignoire est petite”.
- L’eau chaude du bain, par métonymie. Dans お風呂が沸いた (o-furo ga waita), littéralement “le bain a chauffé”, on parle bien de l’eau, pas du contenant.
Par conséquent, employer o-furo pour désigner précisément la baignoire peut créer des malentendus. Si vous dites お風呂を掃除する (o-furo wo sôji suru), un Japonais comprendra “nettoyer la salle de bain” en général, pas spécifiquement la baignoire. De même, si vous voulez dire “acheter une baignoire”, お風呂を買う (o-furo wo kau) est inadapté.
Bref, pour désigner précisément la baignoire, il existe heureusement plusieurs termes plus appropriés :
- バスタブ (basutabu) : de l’anglais bathtub. C’est le terme le plus moderne, et il renvoie en priorité aux baignoires de style occidental.
- 浴槽 (yokusô) : un terme assez formel, qu’on retrouve surtout à l’écrit (notices d’utilisation, sites de fabricants, etc.).
- 湯船 (yubune) : le terme qui sonne le plus naturel et familier à l’oral. C’est celui qui nous intéresse ici.
Donc pour reprendre l’exemple de la vidéo, “laver le fond de la baignoire” se dira plus naturellement 湯船の底を洗う (yubune no soko wo arau). Voilà, vous saurez le dire maintenant ! 😀
Ce que nous apprend yubune sur la recherche de l’étymologie des mots
Le “piège” de ce mot 湯船 concernant son étymologie est super intéressant et mérite qu’on s’y attarde. On peut le résumer ainsi :
- En réalisant qu’il y a le kanji du bateau (船) dans 湯船, on est tout d’abord intrigué.
- Ensuite, on fait une recherche et on apprend que ce mot pouvait désigner des bateaux-bains sous l’époque d’Edo. Ces bateaux ont disparu aujourd’hui.
- L’explication est toute trouvée concernant la présence du kanji 船 : c’est une survivance de ces bateaux spéciaux, CQFD.
Je tiens à préciser que la plupart des Japonais ne savent pas qu’à l’origine, 船 (fune) désignait aussi bien les bateaux que les contenants de forme concave. Il a été utilisé à l’oral avant l’introduction des kanji au Japon, d’où le fait qu’on lui ait attribué plusieurs caractères : 船/舟 pour le sens “bateau/embarcation” et 槽 pour le sens “contenant“. Cela dit, c’est jamais vraiment respecté à la lettre, d’où la présence de plusieurs graphies possibles pour yubune : 湯船 (la plus courante aujourd’hui), 湯舟 et 湯槽 (qu’on ne croise plus).
Quand j’ai écrit l’article sur Kotoba en 2018, personne (ou presque) ne remettait en question cette étymologie. C’est quand NHK a diffusé l’émission チコちゃんに叱られる! (chiko-chan ni shikareru) en 2020 que certains puristes se sont offusqués. Il y a cet article par exemple qui en parle ou encore cet article.
Histoire de pas refaire ce type d’erreur, je vous propose plusieurs règles sur la recherche étymologique d’un mot donné.
Première règle : l’étymologie ne se fait pas à l’instinct
Le problème de fond, c’est que le raisonnement ci-dessus part d’une coïncidence (un kanji qui interpelle) pour construire une explication qui semble cohérente, sans jamais consulter de source qui atteste réellement de cette filiation. On part de la conclusion qu’on a envie de trouver, et on rassemble ensuite les éléments qui semblent la confirmer.
Or, l’étymologie est une démarche qui s’appuie sur des attestations textuelles datées. Pour établir qu’un mot vient d’un autre, ou qu’un sens a évolué d’une certaine façon, il faut pouvoir le démontrer à l’aide de sources écrites.
Dans le cas de 湯船, il suffisait de consulter le Nihon kokugo daijiten, un dictionnaire qui classe le sens des mots en partant du plus ancien vers le plus récent. Celui-ci nous donne une attestation du mot remontant au Xe siècle : à partir de là, l’hypothèse des bateaux d’Edo tombe à l’eau.
Deuxième règle : accepter l’incertitude et les limites des recherches étymologiques
Une question reste ouverte : pourquoi 湯船 utilise-t-il spécifiquement le kanji 船, alors que son cousin 浴槽 (yokusô), apparu à la même époque, utilise 槽 ? On pourrait être tenté d’y voir, là encore, un lien avec les bateaux-bains. Mais on peut tout aussi bien avancer d’autres explications, plus prosaïques : 船 est un kanji nettement plus courant et simple à écrire que 槽. Il est aussi possible qu’on ait simplement voulu éviter une forme redondante avec 浴槽 déjà existant en employant 湯槽.
Pour trancher la question ici, on pourrait recenser toutes les utilisations de yubune avant l’apparition des bateaux-bains et après pour voir s’il y a eu des changements significatifs concernant les graphies. Toutefois, corrélation n’est pas causalité : d’autres facteurs existent peut-être !
Je précise enfin que toute recherche étymologique devient quasi impossible dès lors que l’on ne dispose pas de traces plus anciennes du mot. Prenons le cas de 船 (fune) lui-même : il apparaît déjà dans les textes japonais les plus anciens (Kojiki et Nihon Shoki, début du VIIIe siècle). Pour déterminer pourquoi il signifiait à la fois “bateau/contenant concave”, on est obligé d’émettre des hypothèses plus ou moins crédibles. De même, les tentatives d’explication de la prononciation fune restent à prendre avec de grosses pincettes.
Troisième règle : la ressemblance phonétique ne fait pas la parenté
On s’écarte un peu de yubune, mais comme les étymologies populaires se basent souvent sur une ressemblance phonétique, je me disais que ça serait pas mal de l’évoquer. Retenez donc simplement que deux mots peuvent sonner de manière presque identique dans deux langues différentes (ou à deux époques) sans avoir le moindre lien de parenté. Et en japonais plus particulièrement, comme il y a relativement peu de phonèmes, c’est assez facile de repérer des ressemblances !
On pourrait notamment comparer fune (船) avec mune (胸) en décrétant que les Japonais faisaient un lien entre la poitrine et les bateaux. Après tout, la poitrine se gonfle d’air et les bateaux à voile utilisent le vent, CQFD. Vous l’aurez compris : c’est très facile d’émettre des hypothèses farfelues et on n’a pas attendu les complotistes pour ça ! ( ̄ω ̄)
Voilà, je vous laisse avec ça pour aujourd’hui et je vous dis à la prochaine pour une future vidéo accompagnée d’un article 😉