Shôyu (醤油) : la sauce soja, une histoire de visage

Ce titre vous a intrigué ? C’était le but figurez-vous ! Sachez toutefois qu’il n’y a aucune arnaque puisque je vais bien parler d’histoire et de visage dans cet article. Car le 醤油 (shôyu), c’est bien plus que de la “sauce soja” que l’on mélange avec un oeuf et que l’on verse sur son riz cuit pour obtenir un 卵かけご飯 (tamago-kake gohan). Allez, j’arrête mes enfantillages, passons aux choses sérieuses !

Origine du mot 醤油

Comme j’aime partir de la base, d’un décorticage des kanji de 醤油 (shôyu) :

  • 醤 (shô) qui désigne historiquement les aliments conservés par salaison et fermentation. Il n’y a donc pas de rapport direct avec le soja en lui-même et vous retrouverez notamment ce kanji dans le mot 魚醤 (gyoshô “sauce de poisson mariné”).
  • 油 (yu) qui signifie aujourd’hui “huile”.

Tiens, pourquoi de l’huile ? La sauce soja ne contient pas de lipide pourtant ? En fait, le kanji 油 ne désignait pas uniquement les matières grasses dans le japonais ancien, mais aussi les liquides plutôt visqueux et riches. On peut donc dire que le shôyu est en quelque le “liquide issu de la fermentation“.

Notez que j’ai évoqué “japonais ancien”, mais ce mot n’est pas “si vieux” que ça en réalité. Wikipédia donne une première occurrence remontant à 1474, mais c’était avec des kanji différents (漿醤). C’est vraiment en 1568 qu’on trouve la graphie 醤油 pour la première fois au Japon. Au passage, sachez que cette graphie provient du chinois jiangyou (醬油) et tout porte à croire que l’invention de la sauce est aussi d’origine chinoise.

Mais l’histoire dont je parle dans l’introduction n’a en fait rien à voir avec l’origine du mot au Japon : il était en fait question de son voyage linguistique vers l’Occident.

Quand le shôyu se transforme en soja

Vous allez dire que je suis bête, mais j’ai toujours pensé que le terme “sauce soja” tirait son nom de la plante ou de la graine (qui se dit 大豆 daizu en japonais). Sauf que c’est en réalité l’inverse qui s’est produit puisque la prononciation soja provient directement de shôyu. Je vais expliquer toute la chronologie pour que ce soit plus clair :

  • Durant la période d’isolement du Japon (鎖国 Sakoku), la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) était la seule puissance européenne autorisée à commercer. Dès le XVIIe siècle, ils se sont donc mis à exporter du shôyu vers l’Europe qu’ils ont appelé soya (même s’il y avait apparemment d’autres prononciations).
  • Le terme soya a fini par donner soy en anglais vers 1670 et soja en français au début du XVIIIe siècle.

Ainsi, les deux mots “soy/soja” désignaient bien uniquement la sauce au départ. Il est d’ailleurs très probable qu’on en consommait sans avoir la moindre idée de ce à quoi ressemblait la plante. Mais apparemment, comme un botaniste peu inspiré a décidé d’utiliser l’appellation Dolichos soja pour les graines vers 1753, ça a participé à la confusion générale.

En anglais notamment, les termes soybean et soy sauce sont attestés dès 1795 : la flemme l’a finalement emporté sur la logique.  (´∀`•)

Quelques données culturelles sur sa consommation au Japon

Quand je parle d’ingrédient populaire comme le shôyu, j’aime bien citer des données chiffrées tirées de sondages plus ou moins sérieux. Je vais me baser ici sur une source d’autorité puisqu’il s’agit d’une enquête sur le budget des ménages réalisée par le ministère des Affaires intérieures japonais entre 2014 et 2018.

On y apprend en premier lieu que c’est le département de Yamagata qui consomme le plus de sauce soja avec près de 8,5 litres par foyer et par an. Apparemment, c’est en partie à cause de ce fameux pot-au-feu au taro appelé 芋煮 (imoni) que l’on mange beaucoup dans le nord-est du Japon. À l’inverse, c’est à Okinawa qu’on en consomme le moins (3,5 litres) suivi de Tokyo (4,3 litres).

Autre élément plus intéressant peut-être : comme vous auriez pu vous en douter, il existe plusieurs catégories de 醤油, principalement cinq. La plus représentée est 濃口醤油 (koikuchi shôyu, celle assez foncée et parfumée) à 84,1 % suivie de celle 淡口醤油 (usukuchi shôyu, couleur plus claire, mais plus salée) à 13,2%. Et bien, sachez que c’est principalement dans le Kansai que l’on consomme la variété “claire”. Toutefois en réalité, il est courant d’avoir les deux variétés au sein d’un même foyer.

J’avais ces deux bouteilles chez moi. Celle de gauche est typique du Kyushu (très sucrée), mais les deux sont placées dans la catégorie 濃口 apparemment.

Et cette histoire de visage du coup ?

Je vous explique mon cheminement : comme on a vu se populariser récemment en France dans la sphère masculiniste le terme “homme soja” (qui vient de l’anglais soy boy), je me suis demandé si ça avait pris au Japon. J’ai donc cherché 大豆男 (daizu otoko) puis 醤油男 (shôyu otoko) à tout hasard. Et c’est alors que je suis tombé sur le fameux しょうゆ顔 (shôyugao “visage sauce soja”) qui n’est pas tout récent puisqu’il date de la fin des années 80.

Voici la définition donnée dans le Daijisen (oui, c’est même dans les dictionnaires ! :D) :

立体感が際立たず、いかにも日本人らしい顔。多く、男性の顔についていう。

Rittaikan ga kiwadatazu, ika ni mo nihonjin rashii kao. Ooku, dansei no kao ni tsuite iu.

Traduction : “Un visage aux traits peu saillants, typiquement japonais. On utilise souvent cette expression pour décrire le visage des hommes.”
Ce qui est marrant, c’est que ce terme n’est pas du tout péjoratif, au contraire : il renvoie à un certain idéal masculin au Japon (nez discret, lèvres fines, peu de relief…).
Le représentant le plus souvent cité pour ce type de visage, c’est l’idole Noriyuki Higashiyama :

Noriyuki Higashiyama, représentant des visages soja au Japon. ( ̄ω ̄)

À l’inverse, si vous avez un visage de type occidental (du point de vue des Japonais, cela s’entend), vous êtes un ソース顔 (sôsugao). C’est-à-dire quelqu’un comme Kazukiyo Nishikiori ou Hiroshi Abe.
Je précise que ce second terme n’est pas péjoratif non plus. Autrement, il n’y a rien à comprendre sur l’origine des termes : c’est juste que 醤油 représente le Japon tandis que ソース représente l’Occident. (´Д`)

Et “homme soja”, on le dit comment en japonais alors ? En équivalent “pas sympa”, on trouve チー牛 (chigyû) que j’avais déjà traité dans cet article incroyable. Si vous voulez quelque chose de plus proche sémantiquement, il y a aussi 草食系男子 (sôshokukei-danshi) qui est “l’homme herbivore”.

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