Je m’attaque aujourd’hui à un mot japonais très connu des occidentaux : sensei (先生). Dans les arts martiaux, on a tendance à le traduire par “maître” en français. A ce sujet, je vous renvoie à cet excellent article qui nuance un peu la chose. Je vais pour ma part me concentrer sur son évolution afin d’essayer de comprendre comment on en est arrivé au sens de “professeur”. Enfin, je décrirai aussi son usage actuellement au Japon.

Evolution du mot sensei et usage contemporain

Sensei s’écrit en kanji 先生 où 先 signifie ici “avant/précédemment” et 生 “naître”. Ainsi, les dictionnaires japonais donnent comme sens étymologique jibun yori saki ni umareta hito (自分より先に生まれた人). Traduction : personne qui est née avant soi. Autrement dit, c’était assez proche de “aîné/ancien”. A ce titre, son contraire est kôsei (後生) “jeune personne/nouvelle génération” assez peu employé. Bref, il semble que le terme de sensei était uniquement un titre honorifique sans la signification de “celui qui enseigne”.

Ce titre honorifique se serait par la suite répandu à l’usage pour certains corps de métiers. Les maîtres d’art martiaux, les avocats, les médecins… Sans encore une fois que n’apparaisse la notion de “professeur”. En fait, il faut savoir que les pronoms personnels (je, tu…) n’existaient pas en japonais autrefois. C’est pourquoi ce titre de sensei s’utilisait et s’utilise aujourd’hui encore comme un pronom personnel. Lorsqu’on dit à un médecin sensei tout court, c’est  plus proche du sens de “vous” (marque de respect) que de “professeur”. C’est en tout cas très difficile à rendre en français !

Dans le doute, on va les appeler sensei vu qu’ils ont un certain âge… 😀

En réalité, l’utilisation de sensei avec la signification “enseignant/instructeur” est récente. Elle daterait en effet du début du 20ème siècle et on utilisait jusque là les termes shi (師) ou encore shihan (師範 “instructeur”). Puis le développement de l’école moderne a fait que sensei a fini par devenir synonyme de kyôshi (教師 “professeur/enseignant”). A noter qu’il vaut mieux privilégier ce dernier qui est plus neutre lorsqu’on parle de soi même.

Je vais conclure avec une citation connue : sensei to iwareru hodo no baka de nashi (先生と言われるほどの馬鹿でなし). Elle signifie “je ne suis pas bête au point de me réjouir à me faire appeler sensei“. Elle vise surtout à décrire un usage abusif de cette appellation où à la simple marque de respect habituelle laisse la place à l’intention de séduire/corrompre son interlocuteur. A propos, il paraît qu’à Tôdai (東大 université de Tokyo), il existe une règle interdisant d’appeler sensei un enseignant qui n’est pas son professeur. Non mais ! 😀

Sources : detail.chiebukuro (évolution du mot sensei), ikedanobuo (à propos de la citation à la fin)

Guilhem Walter

Rédacteur du site kotoba.fr, je vis au Japon depuis juillet 2012 et je m’intéresse de près à la langue japonaise et la culture dont elle fait partie.