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Article complément à la vidéo [Kotobaka] 皿 et 血 : coïncidence ou complot ?

Cet article a pour objectif de compléter la vidéo YouTube “[Kotobaka] 皿 et 血 : coïncidence ou complot ?” que vous pouvez visionner directement ici :

Dans celle-ci, je parle notamment de l’évolution des graphies des caractères chinois. Je me suis concentré sur deux paires de kanji dont la graphie actuelle se ressemblait beaucoup (血/皿 et 日/目) en expliquant que la ressemblance n’était pas forcément liée à une étymologie commune.

Je vais profiter de cet article pour approfondir deux points :

  • Les trois grands styles d’écriture (style ossécaille 甲骨文, style bronze 金文 et style sigillaire 篆文) qui apparaissent dans certaines illustrations.
  • La catégorie étymologique du kanji 血 qui peut être considéré à la fois comme un pictogramme (shôkei-moji 象形文字) ou un idéogramme simple (shiji-moji 指事文字).

Les trois grands styles anciens d’écriture 甲骨文, 金文 et 篆文

Les caractères chinois n’ont pas toujours été couchés sur du papier puisque l’invention de ce dernier remonterait à environ 2 000 ans. Or, on sait que les premières inscriptions remontent vers 1 300 avant J.-C. Les savants de l’époque ont donc du recours à d’autres matériaux : carapaces de tortues, métal, soie… D’où la présence de styles graphiques anciens assez caractéristiques que l’on classe habituellement en trois grands types : ossécaille, bronze et sigillaire.

Le style ossécaille 甲骨文 (kôkotsubun)

Il s’agit d’inscriptions gravées principalement sur des carapaces de tortues destinées à la divination et sur des omoplates d’animaux. En japonais, on utilise plus couramment le terme 甲骨文字 (kôkotsu-moji = “écriture sur carapace”), mais cela revient au même. Ce sont en tout cas les premières attestations écrites réelles et c’est donc à partir de plaquettes découvertes dès 1899 que l’on tire la date approximative de 1 300 avant J.-C.

Quoi qu’il en soit, ces caractères se distinguent par des traits relativement droits, sans traitement particulier des extrémités. Ils n’ont ni forme ni taille standardisée, d’où une grande variabilité. Il faut savoir que l’on pouvait donc trouver plus de 5 variantes pour un même caractère. Et les variations portent non seulement sur la forme, mais aussi sur l’orientation ! Vous trouverez plus d’infos sur cette page avec notamment l’exemple de : en-academic.com.

Vous aurez remarqué toutefois que les auteurs de dictionnaires de kanji n’indiquent qu’une seule graphie ossécaille pour chaque caractère. Pour la sélection de la variante la plus “consensuelle”, ils utilisent ainsi différents critères : lisibilité pictographique (dessin le plus fidèle), fréquence d’utilisation, cohérence avec les formes ultérieures… Pas si simple !

Le style bronze 金文 (kinbun)

Cette autre forme d’écriture est en réalité presque aussi ancienne que le style ossécaille. Comme ses kanji 金文 l’indiquent, il est caractérisé par des inscriptions gravées dans le métal et plus particulièrement la vaisselle rituelle en bronze. Pour info, les Chinois ne gravaient pas directement les caractères dans me métal (avec un burin par exemple). Ils utilisaient plutôt apparemment des modèles en argile dans lesquels le métal était fondu. C’est ce qui expliquerait pourquoi on arrivait mieux à tracer les arrondis qu’avec l’écriture sur os plus rectiligne.

De plus, il devient plus aisé de faire varier l’épaisseur du trait avec le style bronze alors que le style ossécaille s’apparente davantage à des traits fins et uniformes. Voici quelques exemples illustratifs (dont 日 présent dans la vidéo) :

Source : https://chardb.iis.sinica.edu.tw/

Le style sigillaire 篆文 (tenbun)

Le style sigillaire trouve son apogée sous la dynastie Qin (221-206 avant notre ère) et a pour origine une adaptation calligraphique des caractères archaïques. On le retrouve en particulier dans la gravure décorative, ce que désigne ici le kanji 篆. Pour la petite histoire, c’est l’empereur Qin assisté de son chancelier Li Si qui en normalise la graphie pour quelque 3 000 caractères. Il s’agissait alors de mettre en place une vaste réforme visant à unifier l’empire.

Par rapport aux deux autres styles présentés, il se distingue de trois manières :

  • L’épaisseur des traits ne varie pas du tout.
  • Chaque caractère dans le style sigillaire est de la même taille.
  • La symétrie est plus poussée.

Concernant les matériaux, on recourait surtout à de la pierre. Pour résumer, voici ce que cela donne pour le kanji 血 (sang) avec les trois styles :

1,2 : style ossécaille. 3,4,6 : style bronze. 10 : style sigillaire (petit sceau). Source : https://baike.baidu.com/ja/item/%E8%A1%80/1393145

Oui, la réalité est un peu plus complexe et on est loin d’une évolution parfaitement linéaire. Je ne me risquerai pas à des explications de ce schéma cela dit ! :S

Le kanji 血 : pictogramme ou idéogramme simple ?

Dans la vidéo, vous avez peut-être remarqué que j’utiliser plusieurs fois le terme “pictogramme” (象形文字 shôkei-moji)  pour parler des kanji 皿 (assiette/plat) et 血 (sang). C’est en tout cas la terminologie utilisée par le 漢字源 (Kanjigen) et le 新漢語林 (Shinkangorin), les deux dictionnaires de kanji sur lesquels je me suis appuyé. Pour rappel, un pictogramme est une représentation visuelle (= dessin) d’un élément concret. Concernant 皿, il n’y a pas vraiment débat puisqu’on a bien le dessin d’un plat dans son ensemble.

Par contre pour 血, on peut avoir deux interprétations différentes :

  • Soit on considère qu’il désignait à l’origine un plat avec du sang et non uniquement le sang en lui-même. Dans ce cas, c’est bien un pictogramme et son sens a ensuite dérivé vers “sang” par métonymie (oui, j’aime bien placer une figure de style quand je peux !).
  • Soit on part du principe que le sang était représenté uniquement par le rond (devenu un trait par la suite) et que le reste n’était là que dans un but contextuel. Avec cette interprétation, on partirait plutôt sur un 指事文字 (shiji-moji).

Tout ça pour dire que la frontière entre pictogramme/idéogramme simple n’est pas toujours nette. J’ajouterai que de toute façon, il paraît impossible de dessiner un liquide sans son contenant, surtout quand on n’a pas le droit à la couleur !

Voilà, j’espère que ces informations complémentaires vous auront intéressées et n’hésitez pas à poster un commentaire si vous avez des suggestions ou remarques. 😉

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