J’ai hésité plusieurs fois à vous proposer un article sur le mot 駅 (eki) puisque je ne suis pas particulièrement attiré par les trains, mais aussi parce qu’il n’a pas l’air incroyable sur le papier. Aujourd’hui, on le traduit en effet simplement par “gare” ou éventuellement par “station” dans certains cas. Puis en consultant le Nihon Kokugo Daijiten, quelque chose m’a interpellé : son ancienneté. Il était en effet utilisé plus de 1 000 ans avant l’apparition des premiers trains. Que pouvait-il bien désigner alors ?
Origine du kanji 駅
Premier élément à avoir en tête : la forme actuelle 駅 est une simplification de l’ancienne graphie 驛. Voici ce que ça donne en écriture sigillaire :

On a donc 23 traits (contre 14 pour 駅) avec notre cheval 馬 à gauche tandis que la partie de droite 睪 servirait d’élément phonétique. Ce qui en ferait donc un 形声文字 (keisei-moji), c’est-à-dire un caractère chinois comprenant une partie sémantique et une autre phonétique. Toujours est-il que quand il a été introduit au Japon, c’est la lecture inspirée du chinois eki qui a été retenue. Mais au niveau du sens global, cela donne quoi alors ?
Eh bien, si on en croit Kanjipedia, il pouvait désigner le “cheval de relais” (つぎうま tsugiuma) ou bien le lieu dans lequel on gardait les chevaux prêts à relayer les précédents. C’est surtout ce dernier sens qui a été retenu au Japon dès le VIIe siècle, c’est pourquoi on lisait aussi le kanji 驛/駅 avec la prononciation “umaya“, prononciation qui vient de 馬屋, c’est-à-dire “l’écurie (de relais)“. Voyons plus en détail à quoi correspondaient ces umaya et comment elles ont évolué.
Les umaya au Japon et leur évolution vers des shukuba
À partir du VIIe siècle, l’État japonais met progressivement en place un réseau de grandes routes reliant le pouvoir central aux différentes provinces. Et pour que les voyages se fassent dans les meilleures conditions, on trouvait des points d’étapes appelés umaya dans lesquels des chevaux étaient entretenus. Grâce à eux, les messagers (services postaux) et fonctionnaires autorisés pouvaient changer de montures pour poursuivre plus rapidement leur trajet.
Ce système de relais est appelé 駅伝 (ekiden “transmission entre points d’étapes”) et pour l’anecdote, ce terme désigne aujourd’hui les courses de relais en athlétisme (駅伝競走 ekiden kyôsô). Pour revenir à nos umaya, les textes anciens indiquent qu’il y en avait un toutes les 30理 (ri), ce qui équivaut à 16 kilomètres à peu près. En fonction de l’importance de la route, le nombre de chevaux variait (entre 5 et 20 en gros).
Puis nos umaya ont progressivement décliné dès le XIIe siècle (époque Kamakura) pour laisser la place à des lieux proposant un hébergement et de la nourriture pour les voyageurs, les 宿 (shuku “auberges”). Puis celles-ci se sont développées pour devenir des 宿場 (shukuba), des “lieux à shuku” que l’on peut qualifier de “villages-relais”. On peut donc dire que les eki n’ont fait que grandir en taille.

Et le sens moderne de eki alors ?
Bon, revenons à nos moutons. Le 14 octobre 1872, le Japon inaugure sa première véritable ligne de chemin de fer entre Shimbashi et Yokohama. Pourtant, ce n’est pas le mot 駅 (eki) qui est utilisé au départ pour décrire les gares puisqu’on a emprunté l’anglais station, ce qui a donné ステーション (sutêshon) en katakana (avec des variantes comme ステンション ou ステション). Puis ce dernier a laissé la place à 停車場 (teishaba) “lieu où les véhicules s’arrêtent” à partir de 1878.

Il faut savoir qu’à l’époque, on distinguait encore les nouvelles installations ferroviaires des villages-relais 駅. Mais c’est finalement lui qui a gagné la partie et la seule explication que j’ai trouvée est qu’il est “plus court“. J’imagine que ça a joué pour le nom des gares : 東京駅 (tôkyô-eki) est sans doute moins embêtant à prononcer que 東京停車場 (tôkyô-teishaba).
La première attestation de 駅 (eki) pour désigner une gare ferroviaire remonte en tout cas à l’année 1903, mais ce n’est qu’à partir de l’époque Shôwa (1926) qu’il s’est vraiment généralisé dans le langage courant. J’en profite pour indiquer que 駅 possède aussi le sens de “station” aujourd’hui puisqu’on l’emploie aussi pour le nom des stations de métro. Mais pas pour les arrêts de bus par contre (バス停 basutei), faut pas déconner. (◔_◔)



