Le japonais dans tous les sens

Critique du livre Minna no nihongo Shokyû 1

Introduction

Minna no nihongo (みんなの日本語) que l’on pourrait traduire par “le japonais pour tous” ou encore “le japonais de tout le monde” est une méthode de langue utilisée par de nombreuses écoles de langue. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle n’est pas adaptée pour un apprentissage en autodidacte. Publiée pour la première fois en 1998 par l’éditeur スリーエーネットワーク (3a Corporation), elle est composée d’un manuel principal entièrement en japonais et d’un fascicule achetable à part dans la langue de l’apprenant (français, anglais…).

Je vais m’intéresser pour cette critique au manuel 初級I (Shokyû I) 2ᵉ édition de 2012 destiné aux débutants ainsi que du fascicule Traduction & Notes grammaticales en français. Pour info, on trouve aussi à côté un manuel d’exercice intitulé 書いて覚える (kaite oboeru) ou encore un cahier de lecture qui s’appelle 初級で読めるトピック25 (shokyû de yomeru topikku 25). Oui, il y a plein de suppléments et j’ai donc fait le choix de me concentrer sur les deux livres principaux pour éviter de traîner en longueur. Vous verrez que c’est déjà conséquent !

Comme d’habitude, je vais tenter de répondre à plusieurs questions :

  • Minna no nihongo est-elle réellement une méthode à conseiller pour un apprentissage en autodidacte ?
  • À quel niveau de JLPT s’attendre en finissant les 25 leçons du manuel Shokyû 1 ?

1) Description de Minna no nihongo par ses auteurs

Minna no nihongo Shokyû 1 possède non pas une, mais deux préfaces pour cette seconde édition de 2012. La première préface vient rappeler sa genèse, à savoir le fait qu’il s’agisse d’un “volume frère” de Shin Nihongo No Kiso (新日本語の基礎), un manuel conçu en 1990 pour des stagiaires techniques voulant apprendre la conversation japonaise. Mais comme celui-ci utilise du vocabulaire un peu trop spécialisé, Minna no nihongo vient corriger le tir en étant davantage axée “grand public”.

Selon Iwao Ogawa (l’auteur de la première préface), on est donc face à un manuel destiné aux “étrangers qui ont besoin immédiat de communiquer en japonais dans des situations professionnelles ou familiales, ou bien à l’école ou dans une communauté locale“. Il est aussi précisé qu’il s’adresse à un public adulte, c’est pourquoi d’ailleurs on retrouve plutôt cet ouvrage à l’université ou dans des écoles de langues (et pas au collège/lycée par exemple).

La seconde préface porte sur la seconde édition en mentionnant que le nombre d’exercices et de questions a été augmenté. De plus, il a été fait en sorte que les apprenants fassent les exercices de façon moins passive (j’y reviendrai) avec un plus grand nombre de dessins (qui évitent de se reposer sur le texte pour répondre).

Bref, retenez qu’on est face à une méthode axée avant tout sur la communication avec la présence d’un CD d’accompagnement.

2) Contenu du manuel Shokyû I (débutant) et du livre Traduction & Notes grammaticales

25 leçons nécessitant 4 à 6 heures pour chacune, ce qui nous fait donc un total d’environ 150 heures pour finir le manuel. Celui-ci présente aussi pas moins de 850 mots de vocabulaire, ce qui correspond plus ou moins à ce qui est attendu pour le JLPT N5. Voici quelques points notables :

  • Le livre principal est écrit entièrement en japonais, il n’y a donc pas de rômaji. Vous devez donc nécessairement maîtriser les katakana et hiragana avant toute chose, sachant qu’il y a des furigana sur des kanjis. Vous trouverez des tableaux de kana dans Traduction & Notes Grammaticales.
  • Vous trouverez au début du manuel une liste d’expressions utilisées en classe avec aussi certaines salutations quotidiennes.
  • Chaque leçon du livre principal repose sur une même structure avec quelques variations pour certaines leçons (révisions notamment). Je vais la décrire dans le prochain paragraphe, mais je tiens à préciser que toutes les explications grammaticales se trouvent dans le fascicule Traduction & Notes Grammaticales.
  • Il est conseillé d’apprendre en premier les mots de vocabulaire (listés dans Traduction & Notes Grammaticalespour faciliter la progression dans les leçons.

A) Plan d’une leçon type du livre principal de Minna no nihongo

Les auteurs du manuel ont eu la bonne idée de décrire la structure d’une leçon type, ce qui me facilite quelque peu le travail. Voici ce que ça donne pour la leçon 1 :

  • 1) Présentation des structures-clés (文系 bunkei) qui seront à maîtriser en fin de leçon. Il s’agit de propositions simples comme “わたしは マイク・ミラーです。” (= Je suis Mike Miller).
    2 structures-clés (sur 4) de la leçon 1.

    2) Liste de phrases-type (例文 reibun) sous la forme de dialogues afin de montrer des exemples d’utilisation dans un contexte réel.

    Les 4 premiers courts dialogues de la leçon 1.

    3) Conversation (会話 kaiwa) que l’on peut écouter avec le CD. En plus des structures-clés à connaître pour chaque leçon, les conversations contiennent des expressions courantes.

    Première conversation de Minna no nihongo

    4) Exercices (練習 renshû) divisés en trois phases : A, B et C. La phase A est purement visuelle, il s’agit d’observer les différentes combinaisons possibles.

    Début de la phase A

    La phase B vise à consolider l’apprentissage à l’aide de différents exercices d’application débutant par exemple. Il s’agit pour la plupart de substitution (on reprend la structure et on change les mots).

    Premier exercice de la phase B (il y en a 7 pour cette leçon 1).

    La phase C, quant à elle, est là pour “développer les compétences de communication“. Il faut ainsi écrire des énoncés complets en s’inspirant des dialogues. C’est toujours de la substitution, mais un peu plus libre (rien n’oblige d’utiliser les mêmes formules que l’exemple).

    Premier exercice de la phase C (il y en a 3 pour la leçon 1).

    5) Des questions (問題 mondai) qui sont aussi constituées de trois types : compréhension orale, grammaire et compréhension écrite. On peut dire que c’est relativement varié dans la forme : dictées, questions à choix multiples, textes à trous, mots à remettre dans l’ordre, mots à entourer… Concernant la compréhension écrite, elle n’apparaît qu’à partir de la leçon 6.

    Questions de compréhension orale (sous forme de dictée ici).
    Questions de grammaire (textes à trous ici).
    Questions de compréhension écrite (leçon 6).

Autrement, vous aurez droit à une partie révision (復習 fukushû) toutes les 3 leçons environ sous forme d’exercices.

B) Contenu du livre Traduction & Notes grammaticales pour chaque leçon

Si vous comptez vous lancer en autodidacte avec Minna no nihongo, ce livre complémentaire est vraiment indispensable. Car en plus de présenter en introduction les caractéristiques générales du japonais (ordre des mots, système d’écriture, prononciation…), il apporte des explications utiles pour bien assimiler chaque leçon. On trouve ainsi :

  • 1) le vocabulaire utilisé traduit en français (avec des précisions si nécessaire).
    Traduction des mots et expressions en français.

    2) La traduction des structures-clés, phrases-type et dialogues en français

    Traduction des différentes phrases de la leçon.
     

    3) L’ajout de vocabulaire de référence et informations culturelles pour les exercices.

    Vocabulaire de référence (utile ici pour éviter la confusion langue/nationalité).

    4) Les explications grammaticales utiles pour une compréhension en profondeur.

    Explications grammaticales (qui sont plutôt techniques dans l’ensemble).

    On trouve aussi quelques notes utiles, dont celle-ci sur le fameux あなた (anata) devenu pierre angulaire de mes critiques (héhé) :

    Cette note est un peu chiche, mais on va dire que ça suffira pour un apprenant débutant. Vous noterez par contre une certaine incohérence, “anata” ayant été traduit par “vous” précédemment. Ce serait donc un “vous impoli”, bref… :p

3) Une méthode très complète, mais trop mécanique ?

Impossible de reprocher à Minna no nihongo son manque de contenu : jusqu’à maintenant, c’est même la méthode la plus fournie que j’ai pu voir pour ce qui est du nombre d’exercices. Et pour celles et ceux qui en voudraient encore davantage, il existe même deux compléments vendus à part. Ceux-ci sont intitulés 標準問題集 (Hyôjun Mondaishû qui contient des exos du même type que le livre principal) et 書いて覚える (kaite oboeru qui propose des exos d’écriture pour retenir la langue). Il y a même un cahier de lecture pour les apprenants voulant s’entraîner à lire de courts textes.

Toutefois, si j’avais débuté le japonais avec cette méthode, je ne sais pas si je l’aurais terminé. Et pas parce qu’il faut être à l’aise avec les kana dès le départ : c’est plutôt le côté redondant des exos de type renshû (entrainement) qui me gêne. Certes, il faut forcément passer par une phase de répétition pour retenir une langue étrangère, mais j’ai du mal avec ce côté hyper mécanique. Certains exercices de substitution sont vraiment concons puisqu’on vous demande d’écrire plusieurs fois la même chose en changeant simplement un mot. On finit alors par s’exécuter sans réfléchir.

Les concepteurs de la méthode sont bien conscients du problème étant donné qu’ils ont apporté des modifications dans la seconde édition de 2012 afin que “les apprenants ne fassent pas passivement leurs exercices en suivant les consignes“. Reste que c’est loin d’être excitant et les exercices de type mondai (questions) ne relèvent pas beaucoup le niveau. On est loin des activités et exercices de Parlons Japonais A1 qui demandent de s’investir davantage.

Au final, j’ai le sentiment que Minna no nihongo est bien plus adapté dans le cadre d’une classe en tant que support de cours. Par ailleurs, les corrections ne sont pas fournies, il faut les acheter à part. Pas vraiment l’idéal pour les autodidactes !

4) Que penser des explications grammaticales en français ?

Je pensais au début que le volume Traduction & Notes grammaticales avait été rédigé par des fans de la méthode Minna no nihongo, une sorte de participation collaborative en gros. Cela s’explique sans doute par le fait que la mise en page n’est pas vraiment travaillée, ce qui donne l’impression d’un travail amateur. Les tournures utilisées sont peu naturelles dans l’ensemble et on voit bien ici que c’est une traduction depuis l’anglais (le nom des traductrices, japonaises, est d’ailleurs précisé à la fin).

On se trouve donc avec des énoncés de ce genre (leçon 4) : “Vます est utilisé pour exprimer des faits habituels du présent et la vérité ainsi que l’action et l’évènement du futur.” Sur la forme, c’est donc assez cheap et ça donne parfois des explications grammaticales assez approximatives. La note sur anata présentée au-dessus (qui contient au passage “si l’on l’utilise” oO) peut par exemple laisser penser que ce pronom personnel ne s’utilise que dans un contexte de couple (mari/petit-ami), ce qui n’est évidemment pas le cas. La version anglaise est bien plus prudente :

La version anglaise sonne moins restrictive à mon sens.

D’autre part, les règles grammaticales sont simplement exposées les unes à la suite des autres de façon scolaire avec des phrases d’exemple. Ce style “explications grammaticales + phrases d’exemple” me fait surtout penser à celui de Kunio Kuwae dans Manuel de Japonais, sauf que c’est moins carré. Enfin, notons tout de même la présence de quelques notions culturelles dans certaines leçons (comment utiliser un bain japonais, comment se saluer…), ce qui n’est pas une mauvaise idée en soi.

5) Quel niveau de JLPT viser après avoir terminé Minna no nihongo Shokyû I ?

Je pense que si vous comptez passer le JLPT N5 durant vos études de japonais, ce Minna no nihongo Shokyû I est plutôt intéressant. On trouve en effet à peu près 850 mots de vocabulaire de base (ce qui correspond à peu près au N5) et une bonne partie des points de grammaire abordés. De même, les pistes audio sont dans le même ton que celles du JLPT et c’est donc un bon moyen pour s’entraîner à la compréhension orale.

Maintenant, les Minna no nihongo n’ont pas été conçus spécifiquement pour le JLPT. Il y a donc bien sûr certaines notions de grammaire manquantes (node-te imasu, tari suru…) et d’autres que l’on voit plutôt au N4 (-tara/-te mo par exemple). Concernant le vocabulaire, vous aborderez aussi des mots qui ne sont pas dans le N5 et inversement, sachant que la plupart des termes de base s’y trouvent.

Pour ce qui est des kanji, vous dépasserez largement la centaine requise pour le JLPT N5. Dommage par contre que les furigana soient présents jusqu’à la dernière leçon (25 en tout pour rappel) sur l’ensemble des kanji (même les plus communs). On peut tout de même dire que parmi toutes les méthodes de japonais que j’ai abordées jusqu’à maintenant, c’est la plus indiquée pour la préparation du JLPT. Après, vous n’êtes bien entendu pas obligé de passer cet examen, cela va de soi !

Conclusion

Que conclure à propos de ce Minna no Nihongo Shokyû 1 ? Déjà, on peut dire sans trop se tromper qu’il s’agit d’une méthode assez solide qui propose un cadre structuré et du contenu à la pelle. Et comme le manuel principal est entièrement en japonais, cela oblige l’apprenant à se plonger dans la langue en profondeur. En outre, les autodidactes ne sont à priori pas mis de côté grâce au fascicule Traduction & Notes grammaticales dans lequel on trouve des explications grammaticales en français ainsi que la traduction des phrases et dialogues.

Cela dit, il souffre de quelques défauts, à commencer par ses exercices monotones qui ne sont pas toujours très motivants. Je ne sais pas honnêtement si j’aurais pu tenir en tant qu’apprenant autodidacte débutant et Minna no nihongo me semble plus adapté comme support pour un cours durant lequel l’enseignant peut rythmer les séquences et aborder la culture de façon plus “fun”. La traduction française très approximative ne plaide pas non plus en faveur d’un apprentissage en autodidacte, d’autant plus que la correction des exercices est absente.

Précisons enfin qu’il s’agit d’un bon manuel pour préparer le JLPT N5 et sa suite (le Shokyû II, “Débutant II”) permet apparemment d’obtenir un niveau proche du N4. J’en profite au passage pour mentionner la présence des manuels Chukyû I/Chukyû II (Intermédiaire 1 et 2) qui donnent un niveau entre le N2 et N3 à l’arrivée. On peut donc dire que si vous accrochez à Minna no nihongo, vous avez de la matière pour votre apprentissage du japonais. Cette remarque vaut aussi pour Marugoto qui propose également 4 niveaux du même acabit.

Points positifs

  • Méthode très complète avec de nombreux exercices pour s’entraîner.

  • Manuel entièrement en japonais qui assure une bonne immersion dès le départ.

  • Volume Traduction & Notes grammaticales utile pour un apprentissage en autodidacte.

  • Bon support pour préparer le JLPT N5 : quantité de vocabulaire adéquate, dialogues et pistes audio proches du format de l’examen.

  • Présence de nombreux suppléments (exercices, écriture, lecture) pour ceux qui veulent approfondir.

Points négatifs

  • Exercices très répétitifs et mécaniques qui peuvent devenir lassants à la longue.

  • Pas de corrections fournies dans le manuel (nécessite l’achat d’un complément séparé).

  • Traduction française de mauvaise qualité avec un style peu naturel et des explications parfois floues.

  • Méthode pensée avant tout pour un cadre scolaire, moins adaptée si on apprend sans professeur.

  • Mise en page plutôt austère (même si ça reste une affaire de goût).

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