Introduction
Lorsque j’ai entendu parler du Minna no nihongo la première fois, on me l’a tout de suite opposé à une méthode concurrente, le Genki. Cette dernière serait moins ennuyeuse et davantage adaptée à un apprentissage en autodidacte. Je m’étais alors dit “les deux méthodes doivent avoir une approche similaire dans le fond” étant donné que comparer des poires avec des oranges n’est pas forcément pertinent.
Pourtant, on va voir dans cette critique que Genki est sensiblement différent : manuel principal rédigé dans la langue de l’apprenant (anglais, français ou espagnol), approche communicative avec objectifs formulés en début de leçons et activités à l’oral à effectuer à deux ou en groupe… De mon point de vue, on est donc plus proche d’un ouvrage comme Parlons Japonais A1 qui propose aussi des objectifs langagiers clairs et des exercices à réaliser à plusieurs.
On va donc voir ici en quoi notre manuel du jour se distingue des autres que j’ai déjà testés. Je précise que cette critique est basée sur la version anglaise (troisième édition de 2020) du tome 1 destiné aux débutants (Manuel 1 + Cahier d’exercices 1). Cela dit, on trouve un échantillon de la version française sur cette page qui permet d’avoir une bonne idée de la qualité de la traduction. Voici quelques questions auxquelles je vais tenter de répondre durant mon analyse :
- En quoi peut-on dire que Genki est davantage adapté que Minna no Nihongo ou encore Parlons Japonais pour un apprentissage en autodidacte ?
- Que vaut la version française parue en 2023 ?
- À quel niveau de JLPT prétendre après avoir terminé ce tome 1 de Genki ?
1) Description du manuel Genki par ses auteurs
Eri Banno, Yoko Ikeda, Yutaka Ohno, Chikako Shinagawa et Kyoko Tokashiki. Tous les auteurs et autrices de la méthode Genki sont japonais(es) et ont eu la bonne idée de proposer un avant-propos assez clair. Je vais le résumer en deux points :
- Leur intention était de concevoir un manuel accessible et qui peut être utilisé aussi bien par les enseignants que les étudiants. Cela se traduit par une mise en page relativement moderne avec des illustrations et des explications grammaticales ne recourant pas à des termes trop complexes.
- On trouve un récit centré sur une étudiante étrangère (Mary) pour aider les apprenants étrangers à s’identifier au contenu proposé. Des personnages récurrents sont aussi de la partie.
S’ensuit une introduction qui rappelle qu’il s’agit d’un manuel destiné à être utilisé dans le cadre de programmes universitaires (d’où le fait que la personnage principale soit une étudiante), mais qu’il peut être parcouru de manière autonome. Les quatre domaines de compétence (compréhension orale/écrite, expression orale/écrite) sont développées à travers 12 leçons pour le tome 1. Concernant le matériel audio, il y a une application dédiée appelée OTO Navi qui tend à confirmer qu’on est en face d’une méthode moderne.
Pour ce qui est du niveau attendu, on parle de JLPT N5/CECR A1 pour le tome 1 et JLPT N4/CECR A2 pour le tome 2. Enfin, il est précisé que les rômaji ne sont employés que dans les deux premières leçons avec la présence progressive des kanji (accompagnés de furigana) dès la leçon 3. Intéressons-nous sans plus attendre à la structure d’une leçon type pour entrer dans le vif du sujet.
2) Plan d’une leçon type du tome 1 du manuel
Chaque leçon du Genki suit plus ou moins la même trame et je vais donc me baser sur la première leçon comme référence. Nous avons donc :
- La mention en premier lieu des différents objectifs. Pour cette leçon 1, c’est par exemple “se présenter” et “demander et énoncer le nom des gens, leur spécialité, l’heure…”. C’est ce qu’on retrouve en général avec une méthode basée sur l’approche communicative ou la perspective actionnelle.
- Deux dialogues en japonais avec une explication au préalable du contexte pour chacun d’eux dans la langue de l’apprenant. Le but ici étant d’utiliser l’inférence en commençant par écouter plusieurs fois l’audio avant de passer à l’écrit. La traduction (en anglais ou français) est proposée plus loin afin qu’on ne puisse pas s’y référer dès le début.

Les rômaji sont présents uniquement dans les leçons 1 et 2 pour rappel. - Une liste de mots de vocabulaire classés par thèmes utiles pour la leçon avec la traduction pour chaque mot à côté. À partir de la leçon 3, on trouve l’écriture en kanji de chaque mot (en plus de celle en hiragana).

Exemple de mots de vocabulaire. - Les explications des différents éléments grammaticaux à intégrer. On peut noter que ces explications sont assez accessibles avec des précisions pertinentes sur les particularités du japonais.

C’est à la fois clair et efficace ! - Des remarques sur certaines expressions japonaises. Cela permet notamment d’éviter certains malentendus. Et pour cette leçon 1, il y a entre autres un passage sur anata, la pierre angulaire des méthodes de japonais (héhé).

Je ne suis donc pas le seul à dire qu’anata est à employer avec modération ! ^^ - Des exercices d’application qui ressemblent un peu à ceux du Minna no Nihongo (on fait comme sur l’exemple) avec plusieurs renvois vers le cahier d’exercice (j’y reviendrai par la suite). Cependant, il y a aussi des travaux en binôme et des activités de classe (jeux de rôle principalement).

Exemple d’exercice classique de type “Minna no nihongo”. 
Exos en binôme ou en groupe typiques de l’approche communicative.
3) Contenu du cahier d’exercices 1 (workbook)
Dans la méthode Genki, le workbook (= cahier d’exercices) n’est pas obligatoire puisqu’il y a déjà des activités présentes dans le manuel principal. Il me semble néanmoins quasiment indispensable avec ses nombreux exercices d’application qui permettent de s’entraîner à écrire en japonais (en kana au début puis en kanji par la suite) et à retenir les différentes notions abordées. Notez qu’ils sont pensés pour être réalisés seul (pas d’exos en binôme ou en groupe), d’où le fait qu’ils sont surtout donnés comme devoirs à effectuer à la maison.
On trouve ainsi entre 10 et 15 courts exercices par leçon, ce qui est assez conséquent. Mais trêve de bavardages, voici quelques extraits pour vous donner un ordre d’idée :

On commence avec un classique : décrire une personne en utilisant les informations disponibles. Cela semble simple, mais c’est un poil plus complexe qu’avec le Minna no Nihongo puisqu’il faut traduire depuis sa propre langue (alors que tout est en japonais dans le Minna, il n’y a donc qu’à recopier les infos). C’est donc en réalité un exercice de thème (traduction en langue étrangère) et on en trouve 5 sur 13 dans la leçon 1.

Autre type d’exercice fréquent : poser des questions ou donner des réponses en japonais (sans traduire depuis l’anglais). C’est ce qu’on retrouve dans le Minna, sauf qu’on vous posera aussi des questions ouvertes. Par exemple : “Quel est ton nom” ou encore “Quel est ton numéro de téléphone ?”. Car avec Genki, le but principal n’est pas que vous reteniez par cœur des structures-types, mais plutôt que vous puissiez communiquer avec aisance.
Toujours à l’écrit, vous aurez aussi droit à des tableaux de conjugaison, des textes à trous (placer la bonne particule…) sans oublier des lignes d’écriture en annexe (hiragana/katakana/kanji). Enfin, chaque leçon se termine par des exercices de compréhension orale.

Pour la première leçon, il s’agira de discerner les informations pertinentes des dialogues. Cela se complexifie au fur et à mesure et j’ai par exemple repéré des questions ouvertes dès la leçon 8 :

Vous remarquerez la présence de どうしてですか (dôshite desu ka = “pourquoi ?”) qui vous oblige à argumenter. On est donc loin encore une fois du Minna no Nihongo qui ne vous demandera que de confirmer votre compréhension orale.
4) La méthode Genki, idéale pour un apprentissage en autodidacte ?
Si le manuel Genki n’est pas pensé à l’origine pour être parcouru seul comme 40 leçons pour parler japonais ou bien la méthode Assimil, il est selon moi suffisamment accessible pour un autodidacte.
D’une part, les explications grammaticales sont bien amenées avec des remarques souvent très pertinentes. Je vous donne un exemple tiré de la version française :

Ces explications sont en plus accompagnées de notes de bas de page qui apportent des précisions sur certains points. J’ai aussi trouvé que les remarques sur certaines expressions usuelles permettaient de mieux appréhender certains mots. Il y a notamment un passage sur le verbe asobu (遊ぶ) qui ne signifie pas uniquement “s’amuser”. Des informations culturelles sont également données en fin de leçon, ce qui permet d’éviter certaines confusions fréquentes.
D’autre part, les kana et kanji sont introduits de façon progressive avec la présence de rômaji dans les deux premières leçons. Je ne sais pas si c’est la meilleure façon de procéder, mais ça peut aider les apprenants qui ont peur de se confronter dès le départ à la graphie japonaise.
Enfin, les activités et exercices sont loin d’être insurmontables, même s’ils demandent un peu plus de réflexion que ceux du Minna pour certains. Il faudra cependant acquérir à part le fascicule avec les bonnes réponses (qui s’appelle “Answer Key“). En ce qui concerne les activités à réaliser en groupe, vous n’aurez pas d’autres choix que de les sauter (même si un LLM peut dépanner dans certains cas).
5) La version française de cette méthode de japonais est-elle à la hauteur ?
Comme l’échantillon de la version française de Genki présent sur le site officiel nous permet de consulter une bonne partie de la leçon 7, j’ai décidé de la comparer à la version anglaise. Voici un extrait des deux versions côte à côte :

Déjà, vous remarquerez qu’on est loin d’une traduction mot à mot et que certaines libertés ont été prises. Pour la première phrase, “with the helping verbe いる” a par exemple été traduit par “avec le verbe いる, qui fait office d’auxiliaire“. On est donc face à un travail de bien meilleure qualité que celui réalisé pour la VF de Minna no nihongo et je n’ai d’ailleurs noté aucune expression maladroite. Cela peut sembler certes “normal” venant d’une méthode vendue à ce prix (plus de 30 euros le manuel principal), mais le Minna n’est pas vraiment moins cher.
Autre élément notable : lors de la comparaison de la grammaire des deux langues, les auteurs ont adapté en partant du français (et non de l’anglais). C’est pourquoi il s’agit davantage en réalité d’une adaptation française que d’une traduction à proprement parler. De fait, en parcourant la méthode Genki en VF, il y a des chances pour que vous ne remarquiez pas qu’elle était en anglais à l’origine.
6) Quel niveau de JLPT peut-on atteindre en finissant le Manuel 1 et le Cahier d’exercices 1 de Genki ?
La réponse courte à cette question est “JLPT N5, comme pour le Minna 1“. C’est en tout cas ce que vous retrouverez écrit un peu partout, à commencer par le site officiel de Genki : “Après avoir terminé le tome 1, vous devriez atteindre un niveau de compétence équivalent à celui du JLPT N5 ou du CECR A1.“. Je me suis dit toutefois qu’une petite vérification s’imposait.
Concernant la grammaire déjà, on peut dire que le contrat est rempli. Que ce soit pour les formes verbales (ta, tai, te-iru, masu…), les tournures courantes (verbe au neutre + tsumori, verbe en ta + hô ga ii…) ou bien les particules de base (dont kara et node pour l’expression de la cause), le compte y est. Pour chipoter, il n’y a que les formes koto ga dekiru (= capacité), verbe en ta + ato de (= après avoir fait…) et verbe au neutre + mae ni (= avant de faire…) que je n’ai pas trouvées.
Pour ce qui est des kanji, on en trouve 145, ce qui est largement supérieur aux exigences du JLPT N5 (environ 80). Il n’y a qu’au niveau du vocabulaire où c’est un peu juste avec certains mots pourtant fréquents qui sont absents du manuel. Je pense notamment aux verbes 困る (komaru), 並ぶ (narabu “s’aligner/faire la queue”) ou encore aux noms communs 封筒 (fûtô, “enveloppe”) et 本棚 (hondana “étagère”). Il faudra donc compléter avec d’autres ressources pour passer l’examen sans encombre, même si une note de 80/180 suffit dans l’absolu pour le N5.
Pour résumer, en vous entraînant avec quelques examens blancs, vous avez de grandes chances d’obtenir votre N5 après avoir terminé le Genki 1.
Conclusion
Je dois avouer que j’ai été plutôt emballé par la méthode Genki et plus particulièrement par ce premier manuel. Certes, on reste sur une approche très scolaire avec les clichés habituels puisqu’il a été initialement conçu pour la salle de classe. Mais là où d’autres manuels privilégient la répétition mécanique (Minna no Nihongo, Marugoto…), Genki propose une approche davantage tournée sur la communication réelle. J’ai aussi pu lire que son cadre narratif (que je n’ai pas évoqué ici) est apprécié des apprenants avec des personnages récurrents qui aident à s’immerger plus facilement.
De plus, ses explications grammaticales m’ont paru pertinentes avec un bon équilibre trouvé au niveau de la densité. La présentation épurée et moderne aide certainement aussi à l’aborder sans se sentir submergé. C’est donc une méthode “bienveillante” qui peut être envisagée en autodidacte à condition de faire l’impasse sur les activités de groupe.
Néanmoins, il faut noter que la version papier coûte cher : 60€ le manuel principal + 32 euros le cahier d’exercices (prix Fnac). J’ai vu qu’il était possible toutefois d’acquérir les tomes 1 et 2 munis de leurs cahiers d’exercices respectifs (4 livres en tout) pour 105 euros sur Amazon, ce qui est déjà moins excessif. Cependant, pour avoir les réponses aux différents exercices, il faudra encore débourser 10/20 euros supplémentaires. Pas donné tout de même !
Points positifs
- Approche communicative avec laquelle on apprend à utiliser la langue dans des situations concrètes plutôt qu’à réciter des listes de structures.
- Adaptation française exemplaire qui ne souffre d’aucun défaut notable.
- Méthode accessible avec une introduction progressive des kana/kanji et des explications grammaticales claires. Cela convient donc pour un apprentissage en autodidacte.
- Matériel moderne : présentation du manuel principal épurée, audio accessible depuis l’application OTO Navi…
- Aspect culturel qui n’est pas mis de côté avec la présence d’informations utiles pour les personnes découvrant la culture japonaise.
Points négatifs
- Coût total élevé : pour avoir l’expérience complète, il faut investir dans le manuel, le cahier d’exercices et le livret de corrigés (Answer Key).
- Seule la forme polie est abordée (même dans les conversations amicales). C’est corrigé dès le tome 2 toutefois.

