Si je vous dis “marais” ou “marécage”, vous allez penser à une étendue d’eau boueuse dans laquelle on n’a pas trop envie de se baigner. Cela tombe bien étant donné que c’est justement ce que décrit le mot japonais 沼 (numa) dans son sens propre. Eh bien, figurez-vous que celui-ci possède également un sens figuré (désolé pour la répétition) apparu récemment et qui n’a pas “forcément” une connotation négative. Voyons tout cela ensemble !
Origine du mot numa
Le nom commun 沼 (numa) ne date pas d’hier puisque sa première attestation remonte au début du VIIIe siècle. Oui, c’est encore le Kojiki (712) qui est dans le coup avec ce passage mentionné dans le Nihon Kokugo Daijiten :
新羅の国に一つの沼有り、名をば阿具奴摩と謂ふ。
Tiré du récit consacré au prince légendaire originaire de Silla (Amenohiboko), il décrit la présence d’un marais (沼有り) du nom de Agunuma (阿具奴摩). Vous remarquerez que le mot est écrit dans un premier temps avec le kanji 沼 puis avec les man’yôgana (ancienne forme des kana) 奴摩. Ce sont d’ailleurs grâce à ces derniers que l’on sait qu’il se prononçait déjà numa puisque 奴=nu et 摩= ma.
Le Nihon Kokugo Daijiten précise qu’il existait la forme courte nu, mais qu’elle se retrouvait principalement dans des noms composés comme 隠沼 (komorinu). Quoi qu’il en soit, ce sens de marécage/marais (j’y reviendrai par la suite) était déjà présent et n’a pas vraiment évolué jusqu’à aujourd’hui.
Un mot tout de même sur le kanji 沼 que l’on range dans la catégorie des keisei moji (idéophonogrammes) puisqu’il est composé d’un radical sémantique et d’un composant phonétique. C’est-à-dire :
- 氵, forme abrégée de 水, qui indique un liquide.
- 召, qui donne la prononciation chinoise shô que l’on retrouve par exemple dans le mot 沼気 (shôki) qui renvoie à un gaz de décomposition provenant de matières organiques et composé essentiellement de méthane. Celui qui sort parfois des marais justement. Comme ça, vous saurez maintenant !
Sens propre de 沼 aujourd’hui
Dire que numa signifie “marais” suffit dans l’absolu au commun des mortels, mais c’est toujours intéressant de se pencher sur les définitions des dictionnaires. On commence avec celle du Nihon Kokugo Daijiten :
一般に、深さ五メートル以下で底は泥ぶかく、クロモ・フサモなどの沈水沿岸植物が生えている、規模の小さい湖沼
Ippan ni, Fukasa go-mêtoru ika de soko ha dorobukaku, kuromo/fusamo nado no chinsuienganshokubutsu ga haete iru, kibo no chiisai koshô
On est donc sur une petite étendue d’eau d’une profondeur inférieure à 5 mètres et dont le fond est boueux. Des plantes aquatiques y poussent à l’instar des kuromo (hydrilla verticillata). On trouve à peu près la même définition dans le Digital Daijisen avec comme précision “c’est moins profond qu’un 湖 (mizuumi, lac).”

Comme vous pouvez le voir sur ces photos, il faut tempérer le terme “petite étendue” étant donné qu’un numa peut faire plusieurs km². C’est notamment le cas de 印旛沼 (inba-numa) situé dans département de Chiba qui fait aujourd’hui 9,43 km². Comme sa profondeur n’excède pas 1,8 m, on est bon ! En réalité, il est plutôt décrit avec le mot fourre-tout 湖沼 (koshô) qui regroupe les lacs et marais. Ils sont forts les Japonais, je sais. (ಥ_ಥ)
Retenez tout de même qu’il n’est pas question d’une mare ou d’un petit étang. Pour ces étendues d’eau encore plus petites, on va plutôt utiliser 池 (ike). Il existe aussi le terme 沢 (sawa) qui peut être traduit par “marais”, mais qui renvoie plus souvent aux cours d’eau présents dans les montagnes.
Ah, et si vous vous demandez s’il existe un équivalent à “marécage” dans son acception “étendue de terrain humide“, il existe le nom 沼地 (numachi “terre avec des marais”) qui fonctionne bien. C’est cadeau ! (* ͡° ͜ʖ ͡°*)
Vers la passion puis le déficit mental
Bon, maintenant qu’on a vu en détail le sens propre de numa, j’imagine que vous vous doutez qu’il est difficile de sortir d’un marais japonais quand on est embourbé dedans. C’est précisément de là que provient son sens figuré “passion dans laquelle on s’enfonce progressivement sans pouvoir y réchapper”. Vous pourrez alors tomber sur la fameuse expression :
- 沼にはま(ハマ)る (Numa ni hamaru).
Littéralement, elle signifie “s’embourber dans un marais“. Mais elle peut en réalité faire référence à n’importe quelle passion dévorante. Pour elles, il existe d’ailleurs le suffixe -numa, ce qui donne par exemple :
- カメラ沼にハマってしまった。(kamera-numa ni hamatte shimatta.)
Traduction : Je suis tombé dans le “marais” de la photographie. Concrètement, cela commence au départ par l’achat d’un appareil photo, puis d’un objectif, puis un trépied… Je précise que cela ne concerne pas que les passions onéreuses puisqu’on peut aussi l’utiliser pour les dessins animés, les jeux vidéo, la cuisine…
Autre élément intéressant : dans ce contexte, 沼 est souvent employé avec une certaine autodérision. Il ne s’agit donc pas de dénoncer un bourbier sans nom, mais plutôt d’en rigoler. Cela a fini par donner le verbe 沼る (numaru) traduisible par “devenir accro à/être absorbé par“.
- 最近、このゲームに沼ってる。(Saikin, kono gêmu ni numatteru).
En ce moment, je suis complètement accro à ce jeu.
On me dit autrement dans l’oreillette que depuis peu, 沼 est aussi employé pour stigmatiser les personnes ayant supposément une déficience intellectuelle.
Je vous explique le pourquoi du comment : on est parti de 知的障害者 (chitekishôgaisha = personne à déficience intellectuelle) qui a été raccourci en 知障 (chishô). Puis on lui a attribué les ateji (kanji sélectionnés pour leur prononciation) 池沼 (chishô). C’est devenu ensuite ikenuma (car 池 = ike et 沼 = numa en lecture kun) puis numa par contraction.
Bref, si on vous traite un jour de numa, vous saurez que c’est pas très sympa. (>_<)



