Si vous lisez ce blog depuis ses débuts (2016 pour rappel ◔̯◔), vous êtes probablement tombé sur mes articles sur 多分 (tabun) et おそらく (osoraku). Ces deux adverbes ont pour point commun de signifier “probablement/peut-être“. Et comme je n’avais jamais vraiment essayé de les comparer “frontalement”, je me suis dit que ça méritait bien tout de même un petit article. Vous allez voir que la nuance ne se situe sans doute pas où on l’attend !
多分 : la supposition du quotidien
Je ne vais pas revenir sur l’origine de 多分 (tabun) puisque l’article centré sur le mot l’évoque déjà. Retenez juste qu’on serait passé du sens “grande quantité” à “majorité des cas“, ce qui aurait donné par la suite “selon toute probabilité/sans doute/probablement“. Expliqué comme cela, ça donne l’impression qu’il est question d’un haut degré de certitude. Eh bien, pas vraiment : on est plutôt sur une supposition logique, mais sans assurance solide.
- たぶん明日は雨が降るだろう。(Tabun ashita ha ame ga furu darô.)
“Il pleuvra probablement demain” - 田中さんは多分来ないと思う。(Tanaka-san ha tabun konai to omou.)
“Je pense que Tanaka ne viendra peut-être pas”. - 明日来る? (Ashita kuru ?) “Tu viens demain ?”
たぶん。 (tabun).”Peut-être.”
Trois choses à avoir en tête : on peut l’écrire aussi bien en kanji qu’en hiragana (pas de règle absolue), il ne se place pas forcément en début de phrase et il est très présent dans les conversations quotidiennes. On passe à osoraku maintenant, hop hop !
おそらく : de la crainte à la supposition
Là encore, je passe rapidement sur l’origine de おそらく (osoraku) : il faut juste savoir qu’il était très lié à la crainte au départ (écriture 恐らく en kanji avec 恐 = “craindre/redouter”). Sauf qu’au fil du temps, on est passé à une supposition vraisemblable à l’instar de tabun. On trouve donc ce genre de phrases d’exemples :
- おそらく明日は雨が降るだろう。(Osoraku ashita ha ame ga furu darô.)
“Il pleuvra probablement demain”. - 彼はおそらくそのことを知らないだろう。(Kare ha osoraku sono koto wo shiranai darô.)
“Il n’est probablement pas au courant”.
Vous voyez qu’à première vue, c’est bonnet blanc et blanc bonnet entre nos deux adverbes. Mais qu’est-ce qui peut bien donc les différencier ? J’ai décidé pour cet article de changer un peu mon approche habituelle en passant en revue plusieurs hypothèses !
Mais alors, en quoi tabun et osoraku sont-ils différents ?
Première supposition : ces deux mots sont sensiblement identiques et cela ne mène à rien de tenter de les distinguer. Après tout, “peut-être“, c’est exactement pareil que “probablement” non ? Non ?
Bon, vous savez aussi bien que moi qu’il y a presque toujours des points discordants entre deux termes et sachez que “probablement” dispose d’un degré de certitude un peu plus élevé que “peut-être”. On va donc partir là-dessus pour notre première hypothèse !
Un degré de certitude plus élevé pour l’un ou pour l’autre ?
L’explication “osoraku permet d’exprimer un degré de probabilité plus élevé que tabun” est parfois évoquée avec un schéma de ce type :
- もしかしたら(moshi ka shitara) < たぶん (tabun) < おそらく(osoraku) < きっと (kitto)
Il est vrai que kitto (= “sûrement”) est le plus confiant de la bande et moshi ka shitara (= “il se pourrait que…”) le plus frileux. Toutefois, je n’ai pas vu de ressource sérieuse comparer tabun et osoraku sur cet aspect. Ce n’est donc pas ça, passons à notre seconde hypothèse : la connotation.
Une connotation plus négative pour osoraku ?
C’est cette hypothèse que j’avais retenue dans mon article sur osoraku en me basant sur son étymologie. Je m’étais donc dit qu’il y avait davantage l’idée de “crainte d’un évènement indésirable“.
Ce n’est pas totalement faux si on se base sur ce corpus qui évoque une image “légèrement orientée vers les expressions négatives“. On peut alors trouver ce type d’énoncé :
- このままでは、おそらく計画は失敗するだろう。(kono mama de ha, osoraku keikaku ha shippai suru darô).
“À ce rythme, le projet échouera probablement.”
Toutefois, il n’y a rien d’anormal à l’utiliser dans un contexte où l’issue est assurément positive. De plus, dans la phrase que je viens de citer, tabun conviendrait tout à fait. Bref, cette hypothèse ne tient pas trop non plus, mais il en reste une : le registre.
C’est le registre du coup ?
Oui, c’était bien ça (◔_◔), et on va voir qu’il y a des éléments solides pour l’affirmer.
En 2012, Maebo Kanako a analysé l’emploi de nos deux adverbes dans le BCCWJ, un corpus assez équilibré du japonais écrit contemporain du Ninjal. C’est en fait celui que j’ai cité au-dessus en me contentant de n’aborder qu’un seul aspect pour le suspens. Toujours est-il qu’elle y a recensé 7 589 occurrences de tabun contre 7 846 de osoraku : on peut donc dire que globalement, les deux mots étaient donc utilisés dans des proportions comparables.
Toutefois, leur répartition selon les types de textes n’est pas du tout la même : たぶん apparaissait particulièrement souvent dans les blogs et Yahoo Chiebukuro (endroit où on peut poser librement des questions). C’est-à-dire des contenus assez “légers” avec principalement de l’écrit oralisé. おそらく, pour sa part, se trouve surtout dans les comptes rendus de la Diète, les manuels ou encore les textes explicatifs.
Conclusion : tabun relève davantage du langage parlé et est plus spontané que osoraku qu’on emploie avec plus de distance. Ce dernier a aussi une portée objective/explicative, mais c’est surtout lié aux contextes d’utilisation. Une autre étude publiée en 2024 portée sur les conversations quotidiennes enfonce le clou : tabun est 76 fois plus présents que osoraku !
Donc si un ami vous dit :
- 明日来る (ashita kuru) ? “Tu viens demain ?”
Vous avez probablement intérêt à répondre “うん、多分。 (un, tabun.)” à la place de “うん、おそらく。(un, osoraku.)” si vous tenez à exprimer l’incertitude tout en conservant de bons rapports. (* ͡° ͜ʖ ͡°*)




