J’aime bien me poser des questions inutiles et je vous fais part de la dernière en date. En regardant une carte à propos du hiragana む (mu), je constate que le chapeau de paille se dit むぎわらぼうし (mugiwara bôshi). Littéralement, cela donne “chapeau (bôshi) en paille (wara) de mugi”. Mais pourquoi donc préciser mugi alors que wara signifie déjà “paille” (tige de céréale séchée sans son grain) ? わらぼうし (warabôshi), ça marche pas ?
Avant de répondre à ces questions existentielles, on va reprendre depuis le début : qu’est-ce qu’on entend derrière le mot mugi (麦) ?
Définition du mot mugi et terminologie
Mugi fait partie de ces mots très anciens (premières traces dans le fameux Kojiki de 712) où il est complexe de formuler des hypothèses sur leur étymologie. Ce qui est sûr, c’est qu’on lui a rapidement associé le kanji 麥 (simplifié ensuite en 麦) qu’on peut décortiquer en 來 +夂. 來 représenterait la barbe ou arête du blé, c’est-à-dire le prolongement en pointe des glumes. 夂 signifierait quant à lui “racines qui s’enfoncent profondément dans le sol”, c’est pour ça qu’il est placé en dessous de 來.
Vous noterez que j’ai indiqué “blé” puisque c’est le terme le plus générique qui existe en français et que cette céréale est la plus courante. Toutefois en japonais, on emploie surtout mugi par opposition à kome (riz). Donc à l’origine, la plupart des céréales comestibles qui n’étaient pas du riz (le maïs a été importé bien après au Japon au XVIe siècle) entraient dans la catégorie mugi. On a ainsi le blé, l’orge, le seigle ou encore l’avoine pour ne citer que les espèces les plus communes. Les dictionnaires japonais donnent alors comme définition “terme générique désignant les graminées (イネ科 ineka) tels que le blé, l’avoine, etc”.
Du coup comme ce mot est assez vague, c’est assez pratique pour désigner les plats de cuisine à base de “blé ou autre”. Par exemple le 麦飯 (mugimeshi) ou 麦ごはん (mugi gohan) correspond à du riz cuit avec de l’orge. Bien sûr, chaque espèce possède une dénomination propre :
- 小麦 (komugi) littéralement “petit mugi” désigne le blé et s’oppose à 大麦 (oomugi) “grand mugi” qui lui désigne l’orge. Les kanjis 小/大 n’auraient rien à voir avec la taille, ce serait plutôt un jugement de valeur où on estimait que l’orge était de meilleur qualité.
- ライ麦 (raimugi) pour le seigle où rai vient de l’anglais rye.
- からす麦 (karasumugi) pour l’avoine littéralement “le mugi des corbeaux (karasu)” en référence au fait que les corbeaux en mangent.

Passons à la grande question qui nous tient en haleine : pourquoi mugiwara bôshi alors ?
Les différents types de paille et le mugiwara bôshi
Première information importante : les chapeaux de paille n’ont été introduits au Japon qu’au début de l’ère Meiji dans les années 1870. Jusque-là, pour les objets de la vie quotidienne comme les cordes (縄 nawa), les tapis en paille (莚 mushiro) ou encore les waraji (草鞋 “sandales en corde de paille”), on recourait à une autre matière : la paille de riz. On la nomme en japonais 稲わら (inewara). Petite digression : 稲 (ine) désigne au départ la plante du riz qui fait partie de la famille des graminées comme le mugi. Le truc bête, c’est que les Japonais ont traduit “graminées” par イネ科 (ineka “famille où il y a les ine“) ce qui ajoute de la confusion puisque le mugi n’est pas un ine. (^^;)
Bref, l’idée de confectionner des objets avec de la paille de blé 麦わら (mugiwara) n’était en tout cas pas très répandue au Japon. C’est pourquoi quand les premiers chapeaux de paille sont arrivés, on a particulièrement insisté sur les matériaux utilisés pour leur confection. Ce qui accrédite cette hypothèse, c’est qu’on a rapidement abrégé mugiwara bôshi en mugiwara (1902 selon le Nihon Kokugo Daijiten). Donc si aujourd’hui vous entendez juste mugiwara, il y a des chances pour que ça fasse référence au chapeau de paille.

En parlant de référence, je conclus sur une assez connue : le manga One Piece. Notre héros principal Monkey D. Luffy est souvent surnommé “Luffy au chapeau de paille”. Eh bien en japonais, c’est 麦わらのルフィ (Mugiwara no Rufi) où bôshi a sauté. Vous savez donc tout maintenant, merci qui ? (。・ρ・)
Autre source : kosoken (différences entre mugiwara et inewara), dictionnaire électronique (Petit Royal japonais-français)



5 réponses
Très joli article qui m’a inspiré un pseudo
Merci pour le retour homme au chapeau de paille ! 🙂
Je lisais tranquillement un conte traduit en japonais ( le mariage de la souris) et là je tombe sur 麦, je me dis “tiens tiens ! est-ce que c’est le même Kanji utilisé dans le surnom du héro de One Piece?” Et là bim je tombe sur ton site, qui est pure pépite ! Voyage dans le temps, précision et Kanjis décortiqués, c’est infiniment passionnant ! Merci pour toute ces recherches et cette culture que tu partages, je ne pensais pas en apprendre autant, d’autant plus que dans le livre le mot Mugi est traduit en toute décontraction par orge, sans cette distinction entre 小麦 et 大麦, ce qui certe n’entrave nullement le sens ni la beauté de l’histoire mais cela donne envie d’en savoir plus sur les Kanjis leurs mystères et leurs subtilités !
Navrée pour le pavé mais en substance l’idée c’est : Merci beaucoup! Je vais lire tout tes articles
Bonjour,
Merci pour ton commentaire sympa, j’avais été particulièrement inspiré lors de la rédaction de cet article sur 麦 (qui a presque 5 ans). J’en ai profité pour corriger les petites coquilles qui trainaient.
Sinon oui, mugi a vraiment un sens large et on peut donc le traduire par “orge” en fonction du contexte.
Si tu souhaites parcourir les anciens articles, j’ai fait des classements par thèmes : https://www.kotoba.fr/parcourir-les-mots/mots-par-themes/
J’avoue avoir une préférence pour tout ce qui touche à la nature (insectes, végétaux…), mais j’ai toujours tenu à traiter le plus de sujets possible. Bonne lecture ! 😉
Merci pour ta réponse ! vraiment il y a beaucoup de contenu intéressant, je n’hésiterai pas à recommander ton site 🙂