Mucha (無茶) : c’est absurde s’il n’y a pas de thé !

Lorsque les kanjis ont été introduits au Japon, les Japonais ont par la même occasion emprunté des mots chinois composés qu’on appelle kango (漢語). Par exemple, 仏教 (bukkyô) pour le bouddhisme. Puis assez rapidement, on a commencé à inventer des kango japonais qu’on appelle 和製漢語 (wasei kango). C’est le cas de 火事 (kaji “feu/incendie”) qui se disait auparavant 火の事 (hi no koto “qui concerne le feu”) où on s’aperçoit que l’ordre du japonais a été conservé.

Je voulais vous présenter aujourd’hui un wasei kango qui ne parle sans doute pas aux Chinois : 無茶 (mucha). On va voir d’où il vient et quelles expressions courantes on lui doit.

Origine du mot mucha et expressions dérivées

On considère aujourd’hui que les kanjis 無茶 sont des ateji qui ont été sélectionnés pour coller à la prononciation mucha (無 = mu et 茶 = cha). Cette prononciation mucha dériverait alors d’un autre mot au départ qui est 無作 (musa). Il s’agit d’un terme bouddhique qui signifiait à l’origine “ne pas intervenir/ne rien faire” (VIIe siècle) puis son sens a évolué vers “inconsciemment/sans respecter les règles” en devenant l’adverbe むさと (musa to) au XVe siècle. Puis au XVIIIe siècle, la prononciation aurait dévié vers mucha avec cette fois-ci le sens “sans cohérence/absurde”. 無茶を言うな ! (mucha wo iu na !) : ne dis pas des absurdités !

On peut quand même noter que le kanji 茶 n’a pas été choisi que pour sa prononciation car dans 茶目 (chame) et  茶番 (chaban) datant de la même époque, on retrouve aussi le faux (farce). Cela dit, 無茶な人 (mucha na hito), c’est traduisible par “quelqu’un qui agit n’importe comment” et ça sonne vraiment comme une critique virulente. Par ailleurs, il arrive souvent à l’oral qu’on prolonge notre mucha d’un kucha (苦茶). Ce dernier ne veut rien dire de concret (苦茶 = ateji) mais ça rime et c’est ce qui compte. (⊙ᗜ⊙)
無茶苦茶 ! (muchakucha !) : C’est n’importe quoi !

De nos jours, on dit plutôt mechakucha (滅茶苦茶), ce qui a ensuite donné mecha (めちゃ). Il faut bien le distinguer de mucha puisqu’il s’emploie souvent avec la signification “beaucoup/très” et pas forcément dans un contexte négatif. Par exemple, めちゃ面白い (mecha omoshiroi) signifie “c’est super drôle” ! Enfin, je cite un dernier dérivé très présent dans la bouche des jeunes : めっちゃ (meccha). Cette fois-ci, il ne conserve que le sens “super/beaucoup”. めっちゃ腹立つ (meccha hara tatsu) : ça m’énerve trop !

Résumons :

無茶 (mucha) : déraisonnable/absurde (peut renvoyer à des paroles/actes ou à une personne directement). Peut avoir le sens “très/beaucoup” mais ça reste rare.
無茶苦茶 (muchakucha) : même sens mais plus oral et expressif.
滅茶苦茶 (mechakucha) : variante davantage employée aujourd’hui (sens identique). On le croise plus souvent que mucha avec la signification “beaucoup”.
めちゃ (mecha) : forme raccourcie de mechakucha avec un sens similaire.
めっちゃ (meccha) : variante de mecha très présente chez les jeunes et qui perd la signification “absurde”.

2 réponses

    1. Cela parait assez peu probable puisqu’au début du vingtième siècle, durant l’ère Meiji, l’anglais avait encore une place très marginale par rapport à l’après guerre (parmi la classe moyenne je précise). Or on trouve des emplois de mecha (めちゃ) dés 1906.
      Après rien ne permet d’exclure qu’il n’y a pas eu une petite influence quelque part de l’anglais “much” expliquant la popularité de meccha (めっちゃ) chez les jeunes.
      C’est ça toute la difficulté quand on aborde l’étymologie j’ai l’impression, il est parfois possible de deviner d’où provient un mot (mucha – mecha – meccha très probablement) mais pour expliquer ensuite pourquoi on est passé de mucha à meccha et ce qui a pu influencer ce changement, c’est une autre paire de manche. Après sémantiquement parlant, “much” possède des similarités mais ne s’emploie pas du tout de la même façon vu que qu’il ne peut pas qualifier un adjectif en principe (on ne dit pas “much cute” mais “very cute, meccha kawaii”).

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