Ai (愛) : l’amour qui ne s’exprime pas à l’oral

En France et en Occident de manière générale, il n’est pas rare de se dire “je t’aime”. Cela peut même être une sorte de routine, par exemple pour conclure un message ou lors d’une séparation. Au Japon, sans tomber dans la caricature, il serait faux de d’affirmer que c’est similaire. À l’exception des couples fraîchement formés, c’est assez rare qu’on exprime l’amour verbalement. J’ai d’ailleurs une anecdote amusante à ce sujet : pour rendre en japonais le “I love you” d’un film américain balancé au moment d’une séparation, le traducteur a opté pour l’expression 気を付けてね (ki wo tsukete ne) littéralement “fais attention à toi”. Au final, c’est vrai que l’intention est la même puisqu’on rappelle à l’autre qu’il compte pour nous.

Aujourd’hui, j’aimerais revenir avec vous sur le mot 愛 (ai) qui possède une histoire assez intéressante. Je vais tout d’abord décrire son origine au Japon puis le bouleversement qui s’est opéré au 19e siècle.

Introduction du mot ai au Japon et contextes d’usage

Le kanji 愛 a été introduit au Japon très rapidement puisqu’on retrouve des traces dés le septième siècle dans le Manyôshû (poème 802 rédigé entre 660 et 733). Il s’agit alors de l’amour qu’une mère a pour ses enfants. Toutefois, il faut savoir que le mot ai est d’origine chinoise et qu’à l’époque, on cherchait surtout à imiter les textes chinois. Il est difficile de parler d’une “appropriation japonaise”, l’usage de cet idéogramme étant très limité. Il faut attendre le milieu du 10e siècle pour avoir une utilisation proprement japonaise avec le verbe 愛す (aisu).

Il s’agit toujours d’un sentiment humain envers un autre. Cependant, on remarque une chose : c’est presque toujours venant d’un individu possédant un rang supérieur. C’est à dire un parent envers ses enfants ou un mari envers sa femme (oui, à ce moment là… :S). Il est alors plutôt difficile de parler d’amour, ce serait plutôt de l’affection. C’est proche du verbe かわいがる (kawaigaru) “chérir/affectionner”. Ce qui a d’ailleurs perduré dans le vocabulaire contemporain : on dit 愛妻/愛児 (aisai/aji) “épouse adorée/enfant chéri” mais 愛夫 “mari adoré” n’existe pas. Il n’est absolument pas nécessaire que ce sentiment soit partagé, on pourrait même parler d’égocentrisme.

De plus, employé dans son usage bouddhique (religion qui dominait alors), aisu s’est en plus coltiné une connotation négative. Car dans le bouddhisme, l’attachement à ce monde et à tous les êtres qui le composent n’est pas bien vu. Cette connotation négative qui s’est attachée au kanji 愛 se retrouve dans le mot 愛人 (aijin “maîtresse”). Bref, on est bien loin de l’amour romantique à l’occidental.

Réintroduction de ai avec l’influence occidentale

Pour que 愛 devienne la traduction la plus commune de “amour/love”, il a fallu pousser un petit peu. En réalité, cela ne s’est pas fait directement de l’Occident vers le Japon. On est encore passé par la Chine avec la traduction chinoise de la bible. Comme dans l’empire du milieu, le kanji 愛 était davantage accepté pour décrire l’amour, on n’y a pas vu d’inconvénient. Pour faire très court (c’est en réalité un peu plus complexe que ça), c’est dans ce sens d’amour charnel qu’il a été réintroduit au début de l’ère Meiji (vers 1880) via entre autre la traduction de la bible en japonais. Toutefois, il était loin de faire l’unanimité d’où la création d’ailleurs de 恋愛 (ren’ai) pour évoquer l’amour au sein d’un couple.

Quoi qu’il en soit, on associe désormais aujourd’hui 愛 à l’amour mais avec une image fortement occidentale. C’est assez étrange parce que c’est censé être du japonais lorsqu’on dit 愛してる (ai shiteru) “je t’aime”. Pourtant, ce n’est pas naturel pour la plupart des Japonais, c’est même malaisant. Il existe bien sûr d’autres formules plus courantes comme celles utilisant l’adjectif 好き (suki) mais qui restent ambigus. Car on emploie suki aussi bien pour un gâteau que pour son chéri.

“Tsuki ga kirei desu ne” = “La lune est belle hein ?”.
Ceci est en réalité une manière détournée pour faire sa déclaration d’amour. 😛

Enfin en réalité, il se trouve que les jeunes utilisent de plus en plus ai shiteru chez les jeunes. Selon une enquête réalisée en 2016 auprès de 210 étudiants, 50% avouaient avoir déjà utilisé cette formule. Cela dit, rien ne nous dit qu’on exprimera un jour au Japon des mots d’amour aussi fréquemment qu’on le fait en Occident.

Sources : japethno.fr (article de Jean Michel-Butel), blog shouyouki (informations diverses)

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